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Coup de force au Niger : Bazoum tentait de « gagner en autonomie » face à sa garde présidentielle

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Le chef d’état-major des armées du Niger s’est rallié, jeudi, aux militaires putschistes qui affirment avoir mis « fin au régime » du président Mohamed Bazoum, séquestré et détenu depuis mercredi à la présidence. Un coup de force qui intervient dans un contexte de tensions grandissantes entre le président et sa garde présidentielle, analyse le chercheur nigérien Abdourahmane Idrissa.

Au Niger, le commandement de l’armée prend parti pour les militaires putschistes. Alors que le président Mohamed Bazoum est séquestré et détenu depuis mercredi par des membres de sa garde présidentielle, le chef d’état-major des armées a déclaré, jeudi 27 juillet, soutenir le coup de force, affirmant vouloir préserver la stabilité du pays.

L’armée a affirmé dans un communiqué signé par le général Abdou Sidikou Issa « souscrire à la déclaration des Forces de défense et de Sécurité » dans le but de « préserver l’intégrité physique du Président de la République et de sa famille, d’éviter une confrontation meurtrière entre les différentes Forces ».

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Le président du Niger, Mohamed Bazoum, avait affirmé un peu plus tôt sur X – anciennement Twitter – que « les acquis obtenus de haute lutte ser(aie)nt sauvegardés » et que « les Nigériens épris de démocratie et de liberté y veiller(aie)nt ».

Ce coup de force au Niger intervient dans un contexte régional compliqué, marqué par une progression des groupes terroristes à sa frontière ouest et après une série de putschs au Mali et au Burkina voisins, où les militaires ont pris le pouvoir. Pour en analyser les causes, France 24 s’est entretenu avec Abdourahmane Idrissa, chercheur nigérien au centre d’études africaine de Leyde (Pays-Bas) et spécialiste des questions politiques et sécuritaires au Sahel.

France 24 : la présidence du Niger a accusé des éléments de la garde présidentielle d’être à l’origine de ce coup de force. Plusieurs sources affirment que le président Bazoum souhaitait se séparer de son chef, le général Tchiani, que savons-nous de leurs relations ?

Abdourahmane Idrissa : Tout d’abord, il faut expliquer que la garde présidentielle actuelle précède l’arrivée du président Bazoum. C’est son prédécesseur et mentor, le président Issoufou, qui avait constitué cette équipe. Des sources en interne affirment que cette garde présidentielle a été imposée à Mohammed Bazoum contre son gré. Lors d’une visite à la présidence à Niamey, j’ai moi-même constaté que ces forces de sécurité étaient les seules en contact direct avec lui. Il était donc très facile pour elles de prendre le contrôle.

À son arrivée au pouvoir, le président Bazoum avait tenté de se démarquer de son prédécesseur tout en revendiquant la continuité de sa politique. Il avait, par exemple, opté pour un dispositif sécuritaire plus léger lors de ses déplacements et accordé des interviews à la presse, ce qu’Issoufou ne faisait pas. Le sentiment général était néanmoins qu’il avait du mal à s’affranchir de l’héritage d’Issoufou, au point qu’on parle au Niger de « présidence bicéphale ». Beaucoup considèrent que c’est pour se débarrasser de cette étiquette et gagner en autonomie que le président Bazoum a cherché à écarter le général Tchiani, ce que ce dernier n’a pas accepté.

La « zone des trois frontières » (Mali, Burkina, Niger) est en proie ces dernières années à une recrudescence d’attaques terroristes. Les militaires ont pris le pouvoir au Mali et au Burkina. La situation aujourd’hui au Niger est-elle liée à ce contexte sécuritaire difficile ?

Au Niger, la situation sécuritaire est moins grave qu’au Burkina ou au Mali car elle reste cantonnée dans la région frontalière à l’Ouest. Mais les gens ne se comparent pas à leurs voisins et ils voient surtout que la situation se dégrade. Près de la frontière avec le Burkina Faso, des villageois affirment que les groupes terroristes menacent de brûler leurs villages s’ils refusent de partir. Cette étape est habituellement la dernière, lorsque ces groupes ont déjà suffisamment d’assise dans ces localités, ce qui indique qu’ils progressent.

Il existe, par ailleurs, au sein de l’armée une idéologie selon laquelle les civils ne sont pas compétents pour gérer cette question. C’est cette idéologie militaire qui a abouti aux coups d’État au Burkina et au Mali. Au Niger, certains généraux considèrent que la gestion sécuritaire est excessivement politisée, que les décisions visent avant tout à protéger le pouvoir et que cette approche nuit aux opérations sur le terrain.

Les coups d‘États au Niger sont loin d’être un phénomène nouveau. Depuis l’indépendance en 1960, nous en avons déjà connu quatre ainsi que de nombreuses tentatives, dont l’une à la veille de l’investiture du nouveau président. Les putschs passés se sont déroulés dans un contexte de blocages politiques et pour des questions de démocratie. Il semble que la situation actuelle soit plutôt liée à la question sécuritaire, même si ces problématiques sont liées.

Le Niger demeure le dernier allié stratégique de la France dans une région où sa présence est de plus en plus contestée. Cette défiance envers Paris joue-t-elle un rôle dans les évènements actuels selon vous ?

Le président Bazoum, comme son prédécesseur, est totalement décomplexé par rapport au partenariat avec la France. Il pense qu’il est nécessaire et il l’assume. Évidemment, l’opinion publique nigérienne est traversée par les mêmes courants idéologiques que les autres pays d’Afrique francophone, avec une partie de la population très critique vis-à-vis de la politique française, ce qui fragilise de fait le pouvoir de Bazoum.

Mais encore une fois, la question qui se pose c’est surtout de savoir ce qu’en pense l’armée. Certains partagent sûrement cette idéologie mais, pour l’heure, ce n’est pas un aspect qu’ils ont mis en avant. Beaucoup d’entre eux sortent quand même de l’entourage de Bazoum, et avant lui d’Issoufou qui avait mis en place le partenariat avec la France dès 2011.

Au Niger, la tradition militaire me paraît être plus pragmatique qu’idéologique. Notre modèle est Seyni Kountché (président de 1974 à 1987, NDLR). C’était, certes, un nationaliste qui a fait partir la base militaire française après son coup d’État, mais il ne souhaitait pas rompre avec Paris et a ensuite renoué des liens de coopération. J’espère en tout cas que l’action des militaires n’est pas guidée par des principes idéologiques car c’est la rationalité qui doit primer pour lutter efficacement contre la menace terroriste.

Afrika Stratégies France avec AFP

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