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Le Tigré : un conflit qui dure… mais n’intéresse (presque) personne hors de l’Ethiopie

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En Ethiopie, le gouvernement d’Abiy Ahmed fait savoir qu’il pourrait relancer des opérations militaires dans la région du Tigré « dans les prochaines semaines ».

Les dirigeants éthiopiens tentent de minimiser l’importance de la reprise de la capitale régionale de Mekele, par les forces pro-tigréennes.

Redwan Hussein et Bacha Debele
Redwan Hussein, ministre des Affaires étrangères (à gauche), et Bacha Debele, chef d’état-major
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Le pouvoir central affirme cet après-midi être en mesure de reprendre la ville quand il le souhaite. Le porte-parole du gouvernement, Redwan Hussein, rappelle que c’est le gouvernement fédéral qui a décrété le cessez-le-feu et prétend avoir retiré ses troupes pour ne pas être accusé de violences et permettre aux paysans de cultiver leurs terres.

Le ton du Lieutenant Général Bacha Debele, lui, est plus belliqueux puisqu’il a déclaré devant la presse qu’« aucune frontière ne pourrait arrêter [l’armée fédérale] » qui irait « là où sont les forces [pro-tigréennes] du TPLF/TDF ».

Hier, les autorités de cette région du Nord, qui s’opposent au pouvoir central, avaient indiqué qu’elles n’acceptaient pas le cessez-le-feu décrété unilatéralement par le pouvoir d’Addis Abeba et qu’elles continueraient la lutte armée pour faire partir « tous les ennemis » de la région.

« Le #Tigray et le #TDF offrent un cadeau à #AbiyAhmed pour son couronnement en tant qu’empereur nu d’Éthiopie. Entre-temps, le #Gouvernement duTigré appelle le #ICRC et les autres ONG internationales concernées à se mobiliser pour aider à nourrir les prisonniers de guerre. Il y en a beaucoup trop et il faut les compter », tweete le porte-parole des TDF, Reda Getachew :

Des besoins humanitaires énormes

Le CICR s’inquiète, lui, de la situation humanitaire dans la région et de l’accès rendu difficile par les autorités aux personnes dans le besoin. Alyona Synenko, porte-parole du CICR pour l’Afrique de l’Est, parle d’une situation « très, très alarmante depuis plusieurs mois ». Elle précise que les habitants du Tigré « manquent de tout : il y a des difficultés d’accès à l’eau, à la nourriture, aux soins de santé ».

 

Intervention du CICR le 24 juin, après un raid aérien à Mekele
24 juin, après un raid aérien à Mekele

Il y a quelques jours, l’Unicef disait qu’on avait détruit certains de ses équipements. Le CICR aussi a du mal à accéder aux personnes dans le besoin. « Suite à différents incidents qui ont eu lieu, nous avons dû temporairement limiter certains de nos mouvements, surtout en dehors des villes des villes principales, dans les zones rurales surtout, qui sont extrêmement difficiles d’accès », raconte Alyona Synenko.

Marcher sur Addis et Asmara?

Selon le correspondant de la DW sur place, les forces de défense tigréennes (TDF) ont été accueillies par les vivats de la population lorsqu’elles ont repris le contrôle de Mekele, la capitale régionale. Et leur progression continue…

Elles menacent désormais de marcher sur Asmara et Addis Abeba s’il le faut. Ces menaces peuvent-elles être prises au sérieux ? Oui, estime Gérard Prunier, ancien chercheur au CNRS spécialiste de l’Afrique de l’Est et du Nord-Est, aujourd’hui consultant indépendant, même si, selon lui, les combattants des TDF ne seraient pas sûres de trouver des alliés dans les autres communautés du pays pour marcher sur Addis Abeba. Gérard Prunier s’explique : « les Tigréens ont eu le pays dans leur poche et leurs poches se sont bien remplies grâce à ce contrôle, donc ils ne sont pas aimés. Mais qui paye aujourd’hui la note ? Les pauvres paysans tigréens qui n’étaient pas du tout les personnes au pouvoir entre 1991 et 2018. »

Le désintérêt international

Et quand on lui demande pourquoi la communauté internationale a toujours autant d’hésitation à se pencher sur le dossier éthiopien, Gérar Prunier répond : « après l’épidémie du Covid-19, après la montée des tensions entre les Etats-Unis et la Chine suite à la présidence de M. Trump, il y a une sorte d’impression que l’Afrique, on n’en sortira jamais. »

A y regarder de plus près, Gérard Prunier ne voit « aucun pays, même de la région, qui pourrait intervenir ou qui souhaiterait intervenir en Éthiopie ». Il poursuit : « les Russes se sont déjà impliqués dans la révolution éthiopienne. Ils ont été le principal soutien du gouvernement communiste de Mengistu Mariam. Je crois qu’ils considéreront l’Ethiopie avec beaucoup de prudence avant d’y remettre les doigts. C’est quand même le seul endroit où on a vu des unités de l’Armée rouge à l’époque battues à plate couture ! »

« Au niveau des grandes puissances, les Américains sortent des épisodes irakien et afghan qui n’ont pas été exactement des réussites. L’Europe est totalement impuissante et le seul pays en Europe qui s’intéresse encore à l’Afrique et qui est capable d’y envoyer des hommes et de les faire tuer – parce que c’est ce qui se passe quand on est dans une guerre – c’est la France… et elle va évacuer le Mali », constate Gérard Prunier.

Une victime d'un bombardement sur le Tigré (23 juin 2021)
Une victime d’un bombardement sur le Tigré (23 juin 2021

Les suites de la révolution de 1974

Pourtant, ce qui se passe en ce moment dans la Corne de l’Afrique pourrait bien avoir des répercussions « jusqu’en Mauritanie », selon lui. « C’est toute la bande sahélienne qui va être affectée. Il y a le rôle très spécial de l’Éthiopie en Afrique. C’est le seul pays qui n’a jamais été colonisé et qui a été capable de garder son indépendance, coincée par les Italiens au nord et les Anglais au sud et à l’ouest, et qui, quand il a été conquis par Mussolini très tardivement, a très activement collaboré à sa propre libération. Et puis il n’y a qu’à penser, par exemple, au mouvement rastafari, à l’importance que ça a pour toutes les communautés noires dans les Antilles, aux Etats-Unis… l’Ethiopie est une sorte de phare de l’Afrique.

Et ce qui s’y passe, c’est la traduction, l’extension d’un processus révolutionnaire qui dure depuis cinquante ans et qui, à un moment ou un autre arrivé, soit à l’explosion du pays et sa disparition, soit, plus probablement, à une sorte de remise en place. Exactement comme la Révolution française n’a pas conquis toute l’Europe malgré Napoléon, mais qui a contribué à la transformation de l’Europe. Et c’est exactement la même chose qui peut très bien se passer avec l’Ehtiopie. Si les Ethiopiens arrivent à sortir de l’angoisse et des contradictions où ils se trouvent à l’heure actuelle. Si les Ethiopiens arrivent à s’en sortir, ils le feront par eux-mêmes, pour eux-mêmes et dans l’espoir d’un futur différent. Et ça, c’est unique. »

Afrika Stratégies France avec Deutsche Welle Afrique

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