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CEDEAO : « Il faudrait éviter que le blocus sur le Mali ne porte un coup fatal à l’intégration économique en Afrique de l’Ouest »

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Sous embargo économique et financier depuis deux semaines suite aux sanctions de la CEDEAO et l’UEMOA, le Mali cherche d’autres issues afin d’oxygéner le marché national. Mais alors que cette situation n’est pas sans impact sur le voisinage malien et que même indépendamment de cela, des incertitudes semblent naitre ailleurs dans la sous-région, le développement économique ouest-africain n’est-il pas menacé ? La Tribune Afrique en parle avec Dr Papa Demba Thiam, économiste international, expert en développement industriel intégré et spécialiste de l’intégration économique.
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LA TRIBUNE AFRIQUE – Le Mali s’est désormais arraché le soutien de la Guinée et de la Mauritanie afin de contourner l’asphyxie économique résultant des sanctions de la CEDEAO et de l’UEMOA. Cette démarche peut-elle vraiment oxygéner le pays, quand on sait que la Mali se ravitaillait majoritairement au Sénégal et que la Guinée et la Mauritanie restent de faibles producteurs de biens ?

PAPA DEMBA THIAM – La réaction des autorités maliennes est inédite. Elle donne le sentiment qu’elles étaient bien préparées à subir ces sanctions pour être capables de déclencher rapidement une diplomatie économique aux fins de rompre les vulnérabilités économiques verticales de leur pays par rapport à ses voisins qui ont un littoral. Il faut aussi dire que le problème pour le Mali se pose plutôt en termes de chaînes logistiques avec le Sénégal et la Côte d’Ivoire, l’essentiel des biens acheminés à partir de ces deux pays y étant en transit.

La question pour les autorités maliennes est donc celle de savoir comment établir des chaînes d’approvisionnement qui évitent les frontières du Sénégal et de la Côte d’Ivoire. Ce n’est pas là une affaire de longue période mais des solutions de ce problème à court terme pourraient générer des solutions de type-longue période, c’est à dire avec des changements de structures qui pourraient redessiner la carte des chaînes d’approvisionnement en Afrique de l’Ouest.

On a déjà observé quelque chose de similaire avec la crise politique en Côte d’Ivoire qui avait fini par renforcer les capacités des ports de Dakar au Sénégal et de Tema, au Ghana. Les deux grands gagnants pourraient être les ports de Conakry en Guinée et de Nouadhibou en Mauritanie qui pourraient ouvrir des opportunités d’attirer des investissements pour se positionner en pôles de croissance régionaux. Le cas du port de Nouadhibou est particulièrement intéressant parce que son intégration dans une telle chaîne logistique permettrait aussi de construire un corridor de croissance entre Nouadhibou et Nouakchott, la capitale administrative de la Mauritanie.

L’embargo économique et financier sur le Mali met à mal non seulement l’économie malienne, mais aussi celle de ses voisins,  en particulier de son grand partenaire commercial qu’est le Sénégal. Si cette situation perdure dans le temps, quelles en seraient les conséquences pour l’économie sénégalaise ?

Si on voulait accélérer et étendre la fabrique de pauvreté dans une économie, on ne s’y prendrait pas mieux que de rompre les chaînes de valeurs et les chaînes d’approvisionnement qui l’irriguent en décrétant un blocus avec un partenaire commercial.

Les effets sur l’économie sénégalaise se font déjà sentir avec des camions de marchandises qui semblent bloqués aux frontières. Certaines de ces cargaisons sont périssables alors que les frontières n’offrent pas d’infrastructures logistiques de repli des marchandises. Ça grogne déjà au niveau des syndicats de transporteurs ; s’ils entraient en grève pour protester, ce serait catastrophique pour l’ensemble de l’économie nationale.  Le Sénégal n’a pas besoin de ce genre de chocs que l’on espère conjoncturels mais qui ont plutôt des effets de rémanence spatiale et structurelle négatifs, au moment où son gouvernement peine à définitivement caler sa stratégie de relance post-Covid, toujours mise à mal par les réactions bureaucratiques à la survenue des virus-mutants.

Un autre foyer de tension semble se former au Burkina Faso avec l’arrestation ce lundi 24 janvier du président Roch Marc Christian Kaboré. Dans quelle mesure ce « cocktail » de crises (Mali, Guinée, Burkina Faso) porte-t-il un coup au développement économique intégré de l’Afrique de l’Ouest selon vous ?

Vous faites bien de faire allusion aux événements en cours au Burkina Faso, parce qu’il faut rappeler qu’il y a eu des manifestations contre les sanctions qui frappent le Mali, au moment où on entendait des bruits de bottes dans le pays qui ont créé une situation confuse extrêmement volatile à l’instant où nous réalisons cette interview.

Il faut rappeler que c’est dans la même période que l’Union africaine a publié son soutien aux sanctions contre le Mali, une semaine après en avoir délibéré. Cette situation devrait emmener les dirigeants de la CEDEAO et de l’UEMOA à prendre le temps de réfléchir à la pertinence de toute décision qu’ils pourraient être tentés de prendre et ne surtout pas agir dans la précipitation, afin d’éviter de mettre davantage les populations ouest-africaines dans la rue.

Papa Demba Thiam

La question du développement économique intégré en Afrique de l’Ouest est encore plus pertinente. Les institutions d’intégration ou les communautés économiques régionales telles qu’elles fonctionnent actuellement en Afrique de l’Ouest et en Afrique d’une manière générale, ne sont pas conséquemment outillées pour travailler au développement économique et social des populations. En effet, ces unions régionales sont bâties sur des mécanismes commerciaux alors qu’elles devraient se doter des moyens de développer et de distribuer des potentiels de croissances inclusives qui soient intégrées et complémentaires pour fixer les populations et favoriser les échanges. Fixer les populations dans leurs terroirs, c’est travailler à l’émergence et à la transformation des opportunités économiques essentielles qui se trouvent sur leur sol, dans leur sous-sol, bref dans leur environnement en général. Cela réduirait l’exode vers les centres urbains et les tentations d’enrôlement ou de soutien aux mouvements irrédentistes.

Cette démarche se concrétiserait par le développement de chaines de valeur industrielles et d’infrastructures logistiques. Mais cela ne serait possible qu’avec une planification stratégique des infrastructures au niveau régional avec des continuités aussi bien aux niveaux nationaux que sur les espaces frontaliers. Et pour ce faire, les organisations d’intégration régionales devraient déjà comprendre la manière de construire des sous-espaces économiques homogènes qui renferment les mêmes spécificités, les même défis, les mêmes opportunités, pour inspirer des contenus de décisions homogènes, mutualisés et communautaires. Ces compétences n’existent pas dans la plupart de ces institutions qui gèrent plutôt le statu quo au travers de bureaucraties qui se sont données pour vocation de résister aux changements, plutôt que de les susciter, de les encadrer, et de les orienter. Dans une telle situation, ces bureaucraties continuent d’insister pour exister, ce qui les entraine dans des dérives autoritaires.

Mais il faut bien se rendre compte qu’il n’y aura pas d’alternatives au développement économique et social participatif et intégré, si on veut assurer la cohésion sociale et la stabilité en Afrique de l’Ouest. Aucune force armée ne pourra à terme contenir le désespoir des populations. Au contraire, les troubles que cela pourrait susciter peuvent créer des vocations de redresseurs de torts. Il faut bien rappeler une constante dans l’histoire : les révoltes populaires sont en général récupérées par les forces les plus structurées. Et dans le cas de l’Afrique, les forces les plus structurées se trouvent dans les armées. C’est la raison pour laquelle la seule manière d’éviter d’en arriver à la répétition des coups de force militaire en Afrique d’une manière générale, c’est de se résoudre définitivement à considérer toutes les voies possibles pour un développement économique et social harmonieux et solidaire. Ceci doit être compris aussi bien des politiciens, de leurs partenaires extérieurs que des institutions multilatérales.

Pour en revenir à l’exemple du Mali, il faudrait éviter que ce blocus qui dure depuis plus de deux semaines ne finisse par porter un coup fatal aux velléités d’intégration économique régionale en Afrique de l’Ouest, si davantage de pays commencent à se méfier des risques inhérents à leur appartenance à des communautés économiques et monétaires. Comme on le dit communément, « Chat échaudé craint l’eau froide »…

Plusieurs voix, notamment le Premier ministre malien, ont signifié l’illégalité de ces sanctions, conformément aux textes régissant la coopération sous-régionale. Le président ivoirien Alassane Ouattara a finalement déclaré à Libreville : « Nous sommes très malheureux d’avoir imposé ces sanctions », estimant que tout est entre les mains de la junte. Pendant ce temps, ce sont les populations et acteurs économiques qui trinquent face à la situation actuelle. A votre avis, comment limiter une fois pour toutes le verrou politique sur l’économie en temps de crise de leadership politique dans les pays africains ?

À la lecture des actes constitutifs de l’UEMOA et de la CEDEAO, on ne trouve nulle part des bases juridiques qui puissent justifier la nature des sanctions infligées au Mali. À moins qu’il y ait d’autres dispositions qui mériteraient d’être révélées, ces sanctions sont des violations directes des règles de ces deux institutions d’intégration monétaire, économique et régionale. Il n’est pas concevable de sanctionner une faute présumée en violant ses propres règles de sang-froid; cela enlève toute légitimité à leurs auteurs et fait reculer la soif d’intégration régionale en Afrique. Par exemple, de jure, les frontières physiques n’existent plus en CEDEAO. On y voyage avec une carte d’identité CEDEAO qui a remplacé les cartes d’identité nationales. Fermer la frontière entre deux pays de la CEDEAO, c’est la même chose que créer une frontière à l’intérieur d’un même pays et la fermer…

D’autre part, comment un Etat pourrait continuer de confier sa souveraineté en matière monétaire à une institution régionale communautaire et prendre le risque de se faire confisquer ses avoirs, rompre ses modes d’intermédiation financière, asphyxier ses circuits économiques, ruiner ses opérateurs économiques et plonger des populations dans la misère?

A l’évidence, la manière dont tout cela a opéré démontre la prééminence des réflexes bureaucratiques sur la réflexion stratégique, les analyses et la prospective qui sont indispensables  pour gouverner.

Vous avez raison de poser la question du verrou politique parce qu’il est inconcevable d’utiliser des dispositions économiques et financières communes à un ensemble régional, pour exercer un chantage politique. Cela s’apparente à une tentative de coup d’Etat supranationale par la perversion et le dévoiement d’institutions bureaucratiques dont la vocation était à l’origine pour le développement économique pour une prospérité partagée.

Le véritable verrou politique qui devrait être construit est celui permettant le respect de dispositions constitutionnelles par les gouvernements qui arrivent au pouvoir. Et ce, pour une raison simple : dans n’importe quel pays, le pouvoir est détenu par ceux qui contrôlent les moyens de la violence. Dans les vraies démocraties, les moyens de la violence sont contrôlés par la conscience collective qui est le verrou qui ne peut jamais sauter et qui empêche ceux qui détiennent des moyens de violence légitime de ne pas les retourner contre leurs peuples qu’ils sont payés pour servir. Le problème en Afrique est que sous des oripeaux démocratiques, des dirigeants ont tendance à pervertir la rationalité des institutions républicaines en s’appuyant sur des forces armées pour créer des lois qui leur permettent d’exercer une dictature par les institutions. Ils ont tellement eu l’habitude de le faire en s’appuyant sur armée, gendarmerie et police que ces dernières ont pris le goût d’utiliser directement les moyens de la violence pour accéder au pouvoir. Il faut donc renvoyer dos à dos les coups d’Etat institutionnels indirects et les coups d’Etats militaires directs.

Mais si le dévoiement des institutions atteint un niveau tel que les populations appauvries, affamées et humiliées descendent dans les rues et créent le chaos, cela pourrait pousser des militaires à s’emparer du pouvoir pour rétablir l’ordre. Et si ces militaires déclarent prendre le pouvoir pour nettoyer des institutions et remettre l’Etat de droit en place, on pourrait les prendre au mot et leur donner la chance d’y arriver dans le cadre d’un dialogue national inclusif qui permette de recréer les bases d’une vie démocratique au service de toutes les populations. Ce n’est pas du tout leur donner un chèque en blanc, c’est juste leur permettre de veiller à ce qu’il ait de l’ordre pendant que les compétences et les expertises de tout bord puissent être mises à contribution pour le bien-être de tous. Car, on ne peut pas attendre d’une armée qu’elle fasse le développement économique et social à la place des experts. Elle pourrait cependant assurer la police et le maintien de l’ordre pendant les phases de délibération sur l’avenir du pays.

Et pendant ce temps la machine économique tournerait ?

Naturellement, pendant ce temps, la machine économique devrait continuer à tourner pour éviter la survenue de lésions irréversibles. C’est du réalisme et du pragmatisme.

Est-ce qu’on ne pourrait pas vous soupçonner de faire l’apologie des coups d’Etats ?

Non absolument pas. Fondamentalement, je n’accepte ni ne soutiens aucun coup d’Etat, qu’il soit institutionnel indirect ou militaire direct. Je réagis simplement à trouver des solutions réalistes quand il y a une situation de faits accomplis. A titre d’exemple, combien de dirigeants en Afrique sont au pouvoir sans avoir rien à se reprocher en termes de violation des règles démocratiques, s’il ne sont pas simplement soupçonnés d’avoir manipulé les élections. Il n’y en a pas beaucoup. Alors, s’il faut qu’à chaque fois qu’on fait des reproches à un gouvernement, on arrête de travailler avec lui et on passe son temps à essayer de le virer du pouvoir, la situation des populations africaines ne pourrait qu’empirer. C’est la raison pour laquelle je dis qu’il faut régler le problème en amont, de manière à ne pas créer d’appétit pour quelque coup d’Etat institutionnel ou militaire.

C’est le lieu de dire que si tous les dirigeants africains devaient être motivés par le seul service à leur population, ils s’empresseraient de réunir toutes les expertises et compétences nécessaires pour les associer à cette tâche. Malheureusement, le plus clair du temps, dès qu’ils arrivent au pouvoir, leur obsession est de s’y maintenir à force de tripatouillage et de ruse. Mais in fine, la meilleure manière de rester au pouvoir est d’assurer la satisfaction des populations, par un développement inclusif bâti sur les forces d’un pays. Sinon, on ne fait qu’aller de coup d’Etat en coup d’Etat qu’il soit institutionnel ou militaire, parce que les peuples seront toujours dans la rue, ce qui crée de l’instabilité permanente et un appel à l’ordre. Un cycle infernal! Il est donc temps de changer de modèle de pensée et de prendre les exemples de la Guinée et du Mali pour voir comment on pourrait refonder les bases d’un développement par des constitutions qui sont conformes à la vision que les populations de ces pays ont de leur avenir.

Inflation, problèmes de liquidité, les autorités de la transition malienne doivent faire face à une situation qui pourrait rapidement devenir extrême.  Sur le plan monétaire, cette situation peut-elle pousser les Maliens à penser à la création d’une monnaie propre et sortir du Franc CFA ?

Je ne peux pas répondre à la place des autorités maliennes, mais je peux vous dire ce que j’aurais fait à leur place. Je romprais toutes les formes de vulnérabilité qui présentent des risques systémiques et structurels pour ma vison de développement économique et social intégré et inclusif. Cela commencerait par la conception d’une stratégie de développement économique et social pour l’ensemble du pays, d’abord bâtie sur le maximum de transformation des ressources nationales.

Cette stratégie devrait ensuite se décliner en programmes, projets et interventions avec leur stratégie de mise en œuvre, y compris par la décentralisation de l’initiative, la programmation, l’action, l’évaluation et la rectification. Une telle approche permettrait d’en évaluer les coûts et bénéfices pour considérer ses moyens de financement les plus appropriés. On en viendrait donc nécessairement à considérer l’émission et la gestion d’une monnaie qui serait bâtie sur la volonté d’endettement de l’économie et non sur des accords de garantie de convertibilité qui limitent forcément l’expansion économique et la création de richesses partagées. C’est tout cela qui me permettrait de concevoir les infrastructures et les superstructures institutionnelles qui pourraient légitimement créer les conditions de la mise en œuvre de telles réformes.

À leur place, je ferais en sorte que des réformes des institutions soient orientées par la volonté de démocratiser la création d’opportunités économiques pour toutes les populations. Et je ferais refléter cela dans une nouvelle constitution qui serrait le miroir des aspirations des populations, permettant ainsi de codifier la vie politique.

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