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Revue d'intelligence et d'Analyse

Homophobie et football : la « ganagueyisation » des esprits

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En admettant que l’absence remarquée d’Idrissa Gana Gueye soit due aux couleurs arc-en-ciel, d’autres joueurs avant lui avaient refusé de les arborer, sans pour autant susciter de réactions véhémentes…

Tous ceux qui me connaissent et me lisent depuis des années savent que, chez moi, « Noir » ne désigne pas une couleur, mais un état historique et social. L’idée que va défendre cette tribune, je la veux claire et sans ambiguïté : être Noir en Europe, c’est, au moindre écart, continuer à prendre bien plus de coups – même s’ils ne sont plus de fouet – que les autres.

Les footballeurs Noirs, riches, célèbres et surexposés, payent le plus visible et médiatique tribut à cet état de racisme rampant. Dans ces mêmes colonnes, je dénonçais l’acharnement contre Kurt Zouma, trop Noir pour frapper son chat sans inspirer la marque atavique du bon sauvage. Aujourd’hui, c’est un autre footballeur, Idrissa Gana Gueye, qui est trop Noir pour avoir son idée du monde, pourtant exprimée sans prosélytisme, sans outrance. L’ironie est qu’il est voué aux gémonies par des gens qui, justement, réclament la liberté de choix intimes, qui ne devraient regarder personne d’autre. Comme on dit à Abidjan : « Le thon qui se fout de l’huile chaude ».

L’affaire commence au conditionnel, de surcroît. Gueye ne se « serait » pas présenté à un match de foot à cause d’un maillot floqué aux couleurs arc-en-ciel de la cause gay mondiale. De déclaration du joueur, il n’en existe aucune. On parle de son « entourage » qui aurait invoqué des raisons religieuses. Aucun nom n’est cité. Un peu comme si moi, Gauz, mécréant animiste libertaire patenté et revendiqué, je me « serais » exprimé au nom des convictions religieuses de mon petit frère Landry Gbaka-Brédé, prêtre catholique.

En moins de temps qu’il ne faut à un ballon pour faire un tour sur lui, le pauvre Gueye s’est vu tailler un costume d’homophobe suprême par des témoins d’un sport qui fait hurler aux foules des diatribes antigay et racistes tous les weekends depuis la fin du XIXe siècle. Eurosport pose en grand titre que le joueur sénégalais est à l’origine de l’impossibilité des « coming out » en France. Rien que ça. Un président de fédération d’associations sportives LGBT+ va plus loin en « exigeant » des sanctions financières (??) et même des classes à Gueye pour être « formé aux questions LGBT » (!!) Consciemment ou inconsciemment, on est en plein délire colonial d’infantilisation du nègre ignorant, incapable de penser par lui-même. Le thon qui se fout de l’huile chaude, je vous dis.

Deux poids, deux mesures

Et pourtant… en mai 2019, la LFP avait « invité » les capitaines d’équipes à arborer un « bout de tissu qui devait rassembler, fédérer autour d’une cause » (je cite Le Parisien). Jérémy Morel et Edinson Cavani (entre autres) avaient refusé le « bout de tissu » sans soulever le moindre début de polémique. Allez, concédons que les mentalités ont évolué en trois ans, et cela est une bonne chose dans l’absolu. Mais, en juin 2021, c’est l’UEFA, instance suprême du foot européen qui refusait que l’on habille le stade de Munich aux mêmes couleurs.

Pourtant, quel beau symbole cela aurait été, dans un match opposant l’Allemagne à la Hongrie, qui venait de voter par référendum national un texte de loi interdisant (entre autres) la « promotion de l’homosexualité » (sic) auprès des mineurs. Dans tous ces cas, comme dans bien d’autres – parfois plus graves –, personne n’est monté au créneau, encore moins avec une telle virulence, une telle condescendance. Voilà pourquoi je les convoque en procès de négrophobie.

Et avant que quiconque ne me « ganagueyise » (j’espère faire entrer ce néologisme dans le lexique des luttes contre la négrophobie), je vais préciser mon point de vue sur cette ignominie qu’est l’homophobie. Elle a fait bien trop de victimes innocentes, surtout dans les pays occidentaux où elle était institutionnelle, voire constitutionnelle.

En Angleterre, en France, en Espagne, etc., des lois encore valides dans les années 1960-1970 condamnaient à des peines de prison absurdes, à des traitements dégradants, à des enfermements psychiatriques et à tout un tas de raffinements humiliants hommes et femmes qui n’avaient rien fait d’autre qu’un choix intime et personnel. Oui, l’homophobie a fait – et continue, hélas, de faire – des victimes. Aujourd’hui, nous sommes tous contents que, grâce à des années de luttes acharnées, les lignes rigides des mentalités explosent. Mais, je voudrais rappeler à tous qu’il est indécent de défendre une cause, aussi légitime soit-elle, en s’essuyant les pieds sur d’autres. Dans leur grande sagesse nègre, les Agnis disent : « On ne soigne pas son frère en tuant sa sœur. »

Afrika Stratégies France avec Jeune Afrique

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