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BENIN : Reckya Madougou, une « conviction » que la prison n’a point éteinte

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Si jusque-là, Faure Gnassingbé dont elle fut l’influente conseillère a évité de mettre la pression à son homologue béninois sur le sujet, plusieurs autres chefs d’état s’en sont mêlés. Alassane Ouattara, Denis Sassou Néguesso, Macky Sall, Ali Bongo ont tous intercédé pour l’ex garde des sceaux du Bénin. Mais sa libération a été empêchée en décembre dernier par ceux qui ont monté le madougougate. 

Prison civile de Missérété. A 45 km de Cotonou. La mère de Reckya Madougou, quand sa santé fragilisée par la détention de sa fille le permet, s’y rend plusieurs fois chaque semaine. Cette courageuse mère de famille, septuagénaire est redevenue, par la force de l’injustice, mère et doit s’occuper de ses deux petits enfants. Repas, soins, livres, médicaments, elle tient à faire le maximum pour que l’ancienne candidate de l’opposition réunie du Bénin s’en sorte. Rapidement. Mais la décision revient plus à Patrice Talon qu’à la justice béninoise qui a été, sur cette affaire, sous ordre du début jusqu’alors. Sauf qu’il y a une bonne nouvelle pour les sympathisants et amis idéologiques de la Reckya Madougou, « elle n’a voulu rien concédé pour sa liberté« , pour celle qui fut ministre de la justice de son pays, « la liberté de l’innocence ne se négocie pas ». 

Talon résiste aux interventions

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Rappelons le contexte. Lors de la présidentielle de 2021, Reckya Madougou, jusque-là conseillère spéciale du président togolais a été choisie pour représenter toute l’opposition face à Patrice Talon. C’était l’ultime choix compte tenu de la dégradation de la démocratie au Bénin depuis l’arrivée au pouvoir de l’homme d’affaire et sa politique d’abolition des libertés publiques et de mise à l’écarte de l’opposition. Dans la foulée, une présumée tentative d’atteinte à la sureté de l’état mais aussi d’association de malfaiteurs a conduit en prison le challenger du président sortant dont le bilan fut exécrable notamment en matière de droit de l’homme et d’état de droit.  Depuis, Reckya Madougou a été condamnée à vingt ans de prison par un tribunal spécial. Selon plusieurs sources concordantes, Faure Gnassingbé n’a pas voulu intervenir personnellement auprès du président béninois. Si les rumeurs lui attribuent une proximité « intime » avec la détenue, elle était notamment sa conseillère très proche mais les relations entre Lomé et Cotonou se sont dégradées ces dernières années. Finalement, plusieurs autres chefs d’état sont intervenus, notamment Sassou (Congo), Bongo (Gabon), Sall (Sénégal), Ouattara (Côte d’Ivoire) ou encore Nana-Addo (Ghana) sans obtenir gain de cause. Une libération qui devrait intervenir en décembre 2021 a été brusquement repoussée.

RM déterminée

Grâce aux diverses interventions, Patrice Talon avait promis de libérer Madougou. Certains chefs d’état ont même rassuré ses proches de sa libération pour les fêtes de fin d’année en décembre dernier. Sauf que la suite est connue. Après 15 mois de détention et une condamnation fleuve à vingt ans de prison, celle qui n’a de tort que d’avoir accepté l’investiture de l’opposition est encore en prison. Malgré son état de santé fragile, elle reste, selon des personnes qui ont pu lui rendre visite, déterminée. Et opposée à toute négociation qui ne confirmerait pas son innocence car il n’y a pas de doute qu’elle n’a rien fait. La méthode qui consiste à éliminer systématiquement tout opposant politique est courante en Afrique francophone et Talon en a fait une redoutable arme de bataille. Il a d’ailleurs réussi à éclater son opposition, se choisissant ses adversaires pour la dernière présidentielle qu’il a gagnée dès le premier tour. Lors des élections intermédiaires il s’est arrogé la totalité des sièges à l’assemblée nationale ainsi que les postes de maire dans 72 des 77 communes que compte le pays. Les autres municipalités étant aux mains de « son opposition » choisie et entretenue par ses soins. Cette situation délétère de la démocratie ne fait que renforcée la détermination de Reckya Madougou qui continue, en prison, à se sacrifier pour un état de droit auquel elle a contribué.

La justice un peu en débandade

La démission d’un juge de la Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme (Criet) illustre bien ce qui n’était plus que secret de polichinelle pour les béninois. La justice est à solde et reçoit ses ordres du Palais de marina où règne Talon. Après avoir été pendant de longues années un modèle démocratique, le Bénin doit faire face à une dictature sans pareille et à un président qui concentre à lui seul tous les pouvoirs. Lors d’une audience la semaine dernière à la présidence, l’ancien chef d’état et parrain de Madougou, Nicéphore Dieudonné Soglo a sollicité sa libération. Et comme toujours, Patrice Talon a dit ne pas avoir de pouvoir sur la justice. Sauf que son bureau est devenu, depuis 2016, l’antichambre des procureurs de la République dont les moins dociles se sont retrouvés, ainsi qu’une grande partie de l’opposition, en exile en France.

Max-Savi Carmel

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