Alors que depuis près de dix ans, la région du Cabo Delgado est soumise à la violence du groupe armé des shebabs et aux exactions de ses soldats, très peu d’informations sortent de cette région septentrionale du Mozambique. Les journalistes et les membres de la société civile subissent violences et intimidations. Troisième épisode de l’enquête « Mozambique Exposed » du consortium coordonné par Forbidden Stories à laquelle RFI a contribué.
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De notre envoyée spéciale de retour du Mozambique,
Ce 7 février 2025 au matin, Arlindo Chissale, journaliste pour la publication en ligne Pinnacle News, sort de chez lui, à Pemba, la capitale de la province du Cabo Delgado, dans l’extrême nord du Mozambique. Il retrouve son ami, Abudo Gafuro, devant l’église Maria Auxiliadora. Le journaliste tourne une vidéo dans laquelle il évoque des fraudes électorales. Depuis plusieurs mois, le pays est secoué par la contestation des résultats des élections générales d’octobre. « Je la posterai ce soir », promet-il, quand les deux hommes se séparent.
Quelques heures plus tard, Arlindo Chissale prend un bus pour se rendre à Nacala, quelques centaines de kilomètres plus au Sud. Il doit rejoindre son deuxième travail, dans un cimetière de la ville. Chissale n’est jamais arrivé à destination. Dix-sept mois après sa disparition, il reste toujours introuvable.
Menaces
Les dernières heures connues d’Arlindo Chissale sont racontées par son frère Macario. D’après des témoins qu’il a pu rencontrer, le bus du journaliste a été arrêté, vers le village de Silva Macua, à une centaine de kilomètres à l’ouest de Pemba, par une voiture blanche banalisée. Cinq hommes en sont sortis, dont deux vêtus d’uniformes de la police. Ils ont fait descendre le reporter, l’ont frappé, avant de le pousser dans le véhicule.
La disparition d’Arlindo Chissale n’a pas surpris son entourage. « Il nous avait préparés au pire, confie son frère. Ces derniers temps, il se sentait menacé et persécuté ». Depuis plusieurs années, le reporter travaille sur des sujets sensibles : le terrorisme qui secoue la région, les violences sexuelles perpétrées par les Forces armées du Mozambique (FADM), la corruption ou encore le trafic de drogue.
Juste avant de disparaître, le journaliste a été convoqué à une heure tardive, à une station-service, par Bernardo Ouana, le commandant du 3e commissariat de Pemba. Un rendez-vous qui avait inquiété ses proches.
Répression de la presse
Le cas d’Arlindo Chissale n’est pas isolé dans le Cabo Delgado. En 2020, déjà, Ibraimo Abù Mbaruco, journaliste pour une radio communautaire de Palma, au nord de Pemba, avait disparu dans des conditions similaires. Selon l’Institut des médias d’Afrique australe (Misa), ses derniers mots ont été envoyés par SMS à un collègue : « Je suis entouré de soldats ».
Un an plus tôt, le journaliste Amade Aboubacar a passé quatre mois en détention provisoire, après avoir été arrêté alors qu’il interviewait des personnes déplacées, ayant fui les attaques du groupe armé shebab. Accusé « d’incitation publique » ou encore « d’outrage à des représentants du pouvoir public », Amade Aboubacar a finalement été libéré sous caution. Les poursuites ont depuis été abandonnées. « Les personnes qui sont sur le terrain, sont persécutées par les forces gouvernementales », explique Vasco King, de l’organisation locale Kundeleya de défense des droits de l’homme.
Loi du silence
Le Cabo Delgado se trouve à près de 3 000 km de Maputo, la capitale du Mozambique. Cette province riche en matières premières (rubis, lithium, terres rares, gaz) reste aussi la plus pauvre du pays. La région est aussi le théâtre de nombreux trafics : drogue, ivoire, animaux tropicaux, essences de bois, qui prospèrent dans un contexte d’absence notable de l’État sur ce territoire. Depuis près de dix ans, la province subit aussi la violence d’un groupe armé islamiste, les shebabs.
Le 17 février 2024, lors d’un discours à Pemba, le gouverneur du Cabo Delgado, Valige Tauabo, ne mâche pas ses mots. Selon lui, la couverture médiatique de la région « porte l’empreinte du mal ». Il accuse les médias d’avoir conclu « des accords avec les terroristes ».
« Le gouvernement mozambicain ne veut pas que la véritable face du conflit soit révélée, analyse Carlos Qembo, chercheur pour Amnesty international. Au départ, les autorités ont estimé que les violences dans le Cabo Delgado étaient le fait d’influences extérieures et seraient vite réglées. Malgré d’immenses ressources minérales, le Cabo Delgado souffre de grandes inégalités sociales dont les jeunes sont particulièrement victimes. Les autorités ne veulent pas que cette lecture de la situation se développe ».
Une grille d’analyse d’autant plus embarrassante que l’émergence des shebabs est intervenue peu après la découverte du plus grand gisement gazier offshore au monde, en 2012 : 5 000 millions de mètres cubes, censés attirer des investisseurs internationaux.
Politique de l’autruche
Le refus obstiné par les autorités d’analyser les causes de la crise a généré un système de répression, selon Aly Caetano, coordinateur du Centre pour Centre pour la démocratie et les droits humains (CDD). « Quand un militant dénonce le chômage ou la pauvreté, alors il est accusé d’être un ennemi du pays », explique-t-il.
Une brèche dans laquelle s’engouffrent les shebabs. Dans leurs prêches et leur propagande, les terroristes dénoncent la captation des richesses, la corruption et les inégalités sociales, alors que les autorités adoptent une politique dure de répression contre les civils.
« Le gouvernement a mis beaucoup de temps à décréter l’état d’urgence, poursuit Aly Caetano. Pour autant, il a très vite limité les libertés des habitants du Cabo Delgado. À Palma, Mocimboa da Praia, les droits à la circulation, à l’association ont été réduits ». Le militant évoque même la peur, pour certains, de pratiquer la religion musulmane.
En 2023, le gouvernement a réduit encore un peu plus les libertés publiques. Au prétexte de lutter contre le blanchiment d’argent, un projet de loi rendant possible la dissolution des ONG et des organisations de défense des droits de l’homme, a été initié.
Afrika Strategies France avec RFI