Une dizaine de jours après de violents affrontements entre l’armée fédérale éthiopienne et le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), les deux belligérants s’accusent mutuellement de préparer une nouvelle guerre dans la région. Face à cette recrudescence des tensions, le haut-commissaire de l’ONU aux droits de l’Homme appelle les belligérants à prendre des mesures urgentes en faveur d’une « désescalade ».
Le spectre d’une nouvelle guerre plane à nouveau au Tigré. Jamais en effet depuis le conflit qui y a opposé le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) à l’armée fédérale éthiopienne entre novembre 2020 et novembre 2022, les tensions n’ont été aussi fortes dans la région. L’inquiétude y est même telle que que le haut-commissaire de l’ONU aux droits de l’Homme, Volker Türk, a appelé les belligérants à prendre des mesures urgentes en faveur d’une « désescalade » avant qu’il ne soit trop tard, ce mardi 10 février…
Il faut dire que depuis la veille, les deux parties s’accusent mutuellement de préparer une nouvelle guerre au Tigré où le TPLF veut récupérer des territoires disputés à la frontière avec la région Amhara voisine dans lesquels plus d’un million de personnes déplacées n’ont pas encore pu rentrer. « Après la mise en place de l’administration intérimaire [créée dans le cadre de l’accord de Pretoria qui a mis à la guerre en novembre 2022, NDLR], le gouvernement fédéral a collaboré avec certains individus et responsables locaux pour déstabiliser le Tigré. Il a cherché à organiser des groupes armés dans les régions Afar, de Tselemt, d’Agaw ou encore au Tigré occidental », lance ainsi Amanuel Assefa, le vice-président du TPLF, interrogé par notre correspondante en Éthiopie, Marlène Panara. « Et aujourd’hui, nous constatons qu’il déploie massivement des troupes de différentes régions du pays aux frontières du Tigré », poursuit ce dernier qui dit privilégier les moyens pacifiques et appelle la communauté internationale à mettre en place une médiation.
« Idiots utiles »
En face le gouvernement fédéral accuse lui le TPLF d’être à l’origine des hostilités et d’avoir voulu reprendre par la force les territoires qu’il revendique, en violation des accords de Pretoria. « J’espère que les bellicistes à la gâchette facile que sont devenus les dirigeants politico-militaires du TPLF retrouveront la raison et réaliseront la stupidité de leurs agissements. J’espère qu’ils continueront à collaborer étroitement avec le gouvernement fédéral, voire qu’ils le mettront face à ses responsabilités s’il tarde à appliquer l’accord de Pretoria », affirme pour sa part Getachew Reda, un ex-porte-parole du TPLF devenu conseiller ministériel du Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed sur les affaires d’Afrique de l’Est. « Mais essayer de sortir de chaque impasse ou de chaque blocage par la force des armes n’est pas dans l’intérêt du peuple du Tigré. Le peuple du Tigré a d’ailleurs clairement fait savoir qu’une nouvelle vague de conflits n’était pas dans son intérêt », ajoute également celui-ci avant d’accuser le TPLF d’avoir fait alliance avec l’Érythrée dont des soldats se trouvent toujours dans plusieurs zones frontalières de la région du Tigré. Si l’accord de paix signé à Pretoria prévoyait leur retrait, le texte n’a pas été suivi d’effet…
« L’Érythrée fournit des munitions au TPLF. Les Érythréens veulent s’assurer que le conflit s’éloigne autant que possible vers le sud car ils ne veulent pas de combat avec le gouvernement fédéral à leurs frontières. Les membres du TPLF sont leurs « idiots utiles » », reprend Getachew Reda selon qui « la consigne donnée au TPLF était d’essayer de créer une alliance avec les rebelles fano [une milice nationaliste de la région Amhara qui a pris les armes contre le gouvernement fédéral en 2023, NDLR] pendant que le gouvernement érythréen se chargeait de l’approvisionnement et de la logistique. Ces derniers jours, il y a eu une vague d’activités, notamment l’acheminement vers le Tigré de dizaines de camions transportant des munitions et d’autres fournitures ». « Le TPLF n’a aucune alliance avec Asmara », se défend pour sa part Amanuel Assefa avant de préciser que si l’armée fédérale déclare la guerre au Tigré, « nous aurons le droit de former toute alliance car ce sera de la légitime défense ».
Violents affrontements
Ce haussement de ton entre les deux parties signifie-t-il alors que l’accord de paix de Pretoria est menacé ? Si, de son côté, Amanuel Assefa affirme que le TPLF a essayé d’engager le dialogue avec le gouvernement, des heurts ont bien éclaté entre les deux parties à la fin du mois de janvier. Particulièrement violents, ils ont fait 1200 à 1300 morts parmi les soldats selon Addis Abeba, dont des drones ont visé deux jours plus tard des camions de marchandises qui circulaient au Tigré.
Quant à l’ONU, elle affirme que de l’artillerie et d’autres armes puissantes ont été utilisées par les deux camps. Événement inédit depuis la fin du conflit en novembre 2022 : ces violences ont provoqué la suspension des vols de la compagnie Ethiopian Airlines pendant presque une semaine, suscitant l’inquiétude des civils tigréens désormais confrontés aussi à une pénurie d’argent liquide et à une inflation galopante.
Afrika Stratégies France avec RFI