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AFRIQUE : Comme Buhari, Umaro et Issouffou, Emmanuel Macron s’oppose au 3e mandat

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Macron a fait savoir son avis à Alpha Condé qu’il n’a pas voulu recevoir mi-août, prétextant de vacances au Fort de Brégançon. Lors d’un bref déjeuner vendredi dernier avec Alassane Ouattara, le président français a été ferme contre le 3e mandat. En Afrique, des voix s’élèvent parmi les chefs d’Etat pur dénoncer ce qui est devenu un raccourci pour s’éterniser au pouvoir. Buhari, Umaro, Weah, Barrow, Issouffou ou encore Fonseca ou Maada Bio, aucun n’en veut. Décryptage et analyses.

Faure Gnassingbé qui s’est fait très discret au 57e sommet de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’ouest (Cedeao) hier à Niamey a eu de la chance. Il peut jouir, sans trop de pressions ni grandes craintes, de son 4e mandat en cours depuis sa prestation de serment le 03 mai dernier. La contestation de son principal challenger, Agbéyomé Kodjo (arrivé officiellement 2e et dont la victoire ne fait pas de doute pour l’opposition et la société civile) qui s’est autoproclamé « président élu » avant de se fondre dans le maquis ne devrait pas l’empêcher d’aller jusqu’en 2025. Sauf qu’il faille compter avec des malaises qu’il enchaine au sein de l’armée, depuis la mort, dans ses bureaux d’un chef corps de camp à Agouè (nord de Lomé, la capitale) dans la foulée de la prestation de serment. Mais le président togolais, dont la lettre de félicitation envoyée par Macron au lendemain de la présidentielle de février dernier serait « une fausse » selon Kodjo,  aura du mal à élargir sa confrérie d’amateurs de mandats illimités d’autant que la grogne se fait forte au sein de la communauté sous régionale. Umaro Sissoco Embaló, le nouveau venu de la Guinée Bissau envenime ses relations avec certains de ses pairs en s’affichant officiellement comme un opposant au 3e mandat. « C’est une forme de coup d’état inadmissible que de faire plus de deux mandats » ironise-t-il en français, avec son amusant accent lors d’une conférence virtuelle sur le Mali où Ibrahim Boubacar Keïta a été renversé par l’armée. Depuis, Buhari (Nigeria) et Issoufou (Niger) se sont joints au président bissau-guinéen qui peut désormais compter sur Emmanuel Macron qui en fera un pilier de sa feuille de route pour les ambassadeurs français en Afrique de l’ouest à la rentrée diplomatique.

Buhari compte sur Umaro pour mener le front

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Umaro Sissoco Embaló ne sera plus seul dans son combat contre le « mandat de trop » comme l’insinue  Suzi Carla Barbosa. Sa ministre des affaires étrangères en fait un combat et tente de rallier d’autres chefs d’Etat à la cause, notamment Macky Sall avec qui l’ancienne secrétaire d’Etat à la coopération bissau-guinéenne entretient de bonnes relations. Mais en marge du 57e sommet des chefs d’Etat de l’Afrique de l’ouest à Niamey récemment, Muhammadu Buhari a exprimé ses distances avec les mandats illimités. « Il est important qu’en tant que dirigeants de nos différents États membres de la Cedeao, nous respections les dispositions constitutionnelles de nos pays, notamment en ce qui concerne la limitation des mandats » a-t-il insisté avant de quitter le Niger. Le président nigérian dénonce une situation qui « génère des crises et des tensions politiques dans notre sous-région« . Une prise de position à laquelle se rallient d’autres chefs d’Etat dont le ghanéen, Nana Akufo-Addo qui vient de prendre la présidence de l’institution régionale ainsi que Issouffou du Niger ou encore Jorge Carlos Fonseca, réélu à la tête du Cap Vert pour un second et dernier mandat. Idem pour Julius Maada Bio qui ne dirige la Sierra Leone que depuis deux ans ou encore Georges Weah du Libaria. Adama Barrow de la Gambie a exprimé des positions similaires par le passé avant de faire profil bas sur le sujet depuis que son voisin et protecteur, Macky Sall (Sénégal) fait planer le doute sur son opinion sur le 3e mandat. Les opposants au 3e mandat peuvent aussi compter sur le soutien d’un partenaire de taille, la France. Emmanuel Macron qui n’a qu’un peu plus de 40 ans ne veut soutenir aucun « dirigeant qui s’accroche au pouvoir indéfiniment ». Le locataire de Élysée l’a clairement signifié aussi bien à Alpha Condé qu’à Alassane Ouattara.

Macon abandonne la langue de bois

Emmanuel Macron a été très ferme avec Alassane Ouattara lors de leur dernière rencontre, début septembre à Paris. Le président français qui, refusant de recevoir Alpha Condé fin août à la demande de ce dernier, avait exprimé son « agacement » au président guinéen à la suite de l’annonce récente de sa candidature. Paris avait eu du mal à choisir son camp. Franck Paris, responsable Afrique de Élysée a toujours entretenu avec les chefs d’État des « relations trop cordiales« , ce qui a obligé Emmanuel Macron à « mettre de l’eau dans son vin » selon une de ses anciennes collaboratrices. Depuis, le ton a changé. Le chef de l’État français a évité soigneusement de recevoir son homologue guinéen qui  a annoncé vouloir briguer un 3e mandat en octobre prochain. Il avait aussi hésité à recevoir Alassane Ouattara avec qui il entretint pourtant de bonnes relations. Reportée, leur rencontre a eu lieu « sur fond de franchise » selon la même source même si le président ivoirien s’est opposé au report du scrutin afin de permettre à ses principaux adversaires d’y prendre part pour « calmer les tensions ». Les deux hommes se sont séparés alors que Macron a dit craindre pour Ouattara qu’il ne « regrette cette décision d’un 3e mandat ». L’ambassadeur de la France a Conakry, accusé d’être « trop souple avec Condé » a vu la durée de sa mission écourtée d’une année, même si ces dernières semaines, Jean-Marc Grosgurin a haussé le ton, essayant de se rattraper sur « une complaisance » dénoncée par l’opposition guinéenne. Il sera remplacé à Conakry par Marc Fonbaustier qui, après avoir été ambassadeur au Togo dirigeait l’agence française de développement médias,  CFI.

Conséquences et enjeux…

La position de Macron devrait pousser Macky Sall à éclaircir ses intensions d’autant que depuis sa réélection à la tête du Sénégal, il peine à confirmer que c’est son dernier mandat. Si la France n’a pas pu empêcher Faure Gnassingbé  de faire un 4e mandat, l’état actuel des choses pourrait freiner l’appétit pouvoiriste du président togolais qui entend se maintenir à la tête du pays jusqu’en 2030 alors qu’avec son feu père, ils totalisent 54 ans à la tête du Togo. D’ailleurs, ses trois demandes d’audience auprès de Macron étant restées sans suite, Faure Gnassingbé est le seul chef d’Etat de la Cedeao à n’avoir pas été reçu à l’Élysée. Dans les opinions nationales africaines, des voix s’élèvent contre le 3e mandat. L’ovation populaire qui a suivi la destitution du président malien Kéïta en est une parfaite illustration qui embarrasse la Cedeao. La communauté régionale a du mal à trancher, devenant, dans les médias locaux, la risée. D’ailleurs, le président de sa commission, Jean Claude Brou est un proche du président ivoirien. L’ancien ministre des mines et longtemps directeur de cabinet à la primature à Abidjan est suffisamment redevable à Ouattara pour s’opposer à son 3e mandat.

Mais avec la mobilisation des sociétés civiles africaines, le soutien de la majorité des chefs d’État de la Cedeao ainsi que la position tranchée de Macron, la situation sera de moins en moins confortable pour ceux qui s’accrochent au pouvoir, ad vitam æternam.

MAX-SAVI Carmel, Afrika Stratégies France

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