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Revue d'intelligence et d'Analyse

Mme Saloua Ghrissa : « La diversité et la reconnaissance des minorités sont les principaux objectifs de la construction d’une société moderne »

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Dans les pays arabo-musulmans, parler de laïcité et agir pour la promouvoir équivaut à parcourir un chemin semé d’embûches tant le sujet où coexistent totalitarisme politique et absolutisme religieux est complexe. En effet, depuis déjà quelques dizaines d’années, les religieux et les régimes ont combattu la laïcité et ont tout fait pour rendre légitime son bannissement. Alors que pour les islamistes, la laïcité est synonyme d’athéisme et d’hérésie, ainsi, lui attribuent la déliquescence de la société. Les différents régimes et les partis au pouvoir l’ont également combattue afin de continuer à asservir les sociétés.  Craignant que les populations prennent conscience d’une réalité qu’ils essaient d’occulter, ils ont fait de la laïcité la source de tous les maux, et ce d’autant plus qu’elle implique la liberté et matérialise le pluralisme religieux. Dans ces conditions, la laïcité se trouve, dans les pays arabo-musulmans notamment ceux du Maghreb où l’Islam est institutionnalisé comme religion officielle de l’Etat, confrontée à une résistance, voire à un rejet.Ce samedi, àTunis, on a eu le plaisir de rencontrer l’universitaire tunisienne et la coordinatrice de l’Observatoire pour la défense du droit à la différence – O3DT en Tunisie Mme Saloua Ghrissa pour un entretien.

                     Mme Saloua Ghrissa s’est spécialisée en philologie et histoire comparée du Proche Orient ancien à Paris et enseigne, depuis 1997 à l’Institut Supérieur de Théologie de Tunis. Elle est l’auteur de trois ouvrages portant sur la langue hébraïque ancienne et son histoire et de plusieurs articles publiés dans diverse revues scientifiques en Tunisie et à l’étranger sur le fonctionnement du fait socio- culturel et religieux dans les sociétés aussi bien juives, chrétiennes que musulmanes. L’occasion de revenir sur le cas de la Tunisie qui célèbre d’une manière constitutionnelle l’islam comme une religion de l’Etat et son combat acharné pour l’introduction de l’idée laïque comme projet philosophique pour l’émancipation de l’Homme la garantie de l’effectivité de ses libertés individuelles qui rencontre des difficultés que même les transitions démocratiques suite aux révolutions du printemps arabe n’ont pas pu surmonté. Cette interview a été réalisée pour le Think tank Albatros et Afrika Stratégies France par la chercheure Nassima Neghli.

En quoi consiste la laïcité pour un tunisien ?

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Pour certains c’est la séparation de la religion et de l’Etat et la liberté de conscience ; pour d’autres c’est de la mécréance importée du monde occidental.

Selon vous, est ce que l’islam est compatible avec la laïcité ? Autrement dit, est ce que l’islam peut se concilier et se réconcilier avec la laïcité ? Dans quelle mesure l’islam peut intégrer/ cohabiter avec la laïcité ? Et s’il y a cohabitation, est ce qu’il peut exister une comparabilité ?

Dans le champ de la pensée islamique, il est difficile de dire que l’islam est compatible ou pas avec la laïcité. En effet, depuis la naissance de l’islam, le champ politique est strictement lié au champ religieux, étant donné que les chefs étaient à la fois chefs politiques et religieux. Le premier Etat de l’islam était fondé par le prophète ; puis dirigé par ses successeurs les califes.

Donc, force est de penser que le concept de la laïcité est difficilement adaptable à l’islam et bien que des voix se sont élevées pour instaurer une séparation de la religion et de l’Etat, il n’en reste pas moins que ces voix demeurent inaudibles dans une société majoritairement conservatrice.

Parlons de l’islam et l’islamisme en Tunisie. Quel islam pour la Tunisie aujourd’hui ?

N’oublions pas que l’islam est, selon l’article 1 de la nouvelle Constitution de 2014 est la religion de l’Etat. A partir de là, il y a comme une institutionnalisation de la religion à tous les niveaux, y compris les matières scientifiques de l’enseignement où certains professeurs imposent des versets coraniques pour expliquerune leçon de physique, de chimie ou de SVT.

Existe-t-il, pour le citoyen tunisien, une impasse identitaire ? (Une impasse qui se manifeste dans son rapport avec l’islam, mais aussi son rapport avec les normes laïques et donc avec la laïcité).

Cette question s’est posée d’une manière lancinante en 2011 et a divisé la société tunisienne entre ‘islamistes’ et ‘mécréants’. Ce sont les jeunes des deux sexes qui sont les plus touchés par la question, et dont la radicalisation d’un bon nombre d’entre eux/elles s’est opérée autour de la question de l’identité avec des nouvelles formes rigoureuses de religiosités et de contestations islamiques attirant progressivement de plus en plus de jeunes. Des cheikhs influents et des politiques, échappant à tout contrôle enrôlent, dans les mosquées et ailleurs des jeunes des deux sexes pour ‘promouvoir la loi islamique’. Des zones de non-droit se sont multipliées dans le pays se basant essentiellement sur un plan économique et social parallèle menaçant la paix et la sécurité des citoyennes et des citoyens. Il est à noter que les jeunes et les adolescents représentent l’un des plus grands groupes sociaux de Tunisie faisant face à des défis sociaux, économiques, culturels et politiques très spécifiques, dont beaucoup restent à régler. Cette situation représente un  problème majeur pour la cohésion sociale en Tunisie.

Les jeunes attendaient et espéraient beaucoup de la transition démocratique, mais la situation socio-économique qui s’en est suivie n’a pas été propice pour qu’ils puissent réaliser leurs rêves. Ces jeunes, fragilisés par la crise économique, dépourvus d’encadrement et d’accompagnement et évoluant dans un environnement précaire, se sentent de plus en plus en marge de la société. Cette marginalisation a créé un environnement idéal pour la prolifération des idées radicales. Ajouté à cela les échecs des gouvernements successifs à mettre en place des stratégies pérennes pour parer aux problèmes.

Cela nous conduit à poser la question de l’impasse politique :Est-ce que l’islam représente un frein à la modernité dans le champ politique tunisien actuel ? Et est-ce que l’islam est susceptible de freiner le développement économique en Tunisie un jour ?

L’enjeu est dans l’affrontement de deux systèmes de pensée et de connaissances : l’un médiéval, l’autre moderne. Pour accéder à la modernité, il faudra rompre avec le système moyenâgeux consacré aux sotériologies. Cela semble difficile à réaliser aujourd’hui. Le développement aussi bien, humain qu’économique en pâtira de cette stagnation de l’exercice de la pensée.

Selon vous, est-ce que les Tunisiens distinguent nettement Islam, islamisme et radicalisme ?

Difficile de répondre au nom de tous les tunisiens ; mais il y a en effet un amalgame terrible entre les trois notions. Il n’y a que les spécialistes qui font la distinction entre les concepts.

Dans quelle mesure l’introduction de la laïcité est porteuse de crises notamment au regard du modèle politique traditionnel ? et dans quelle mesure la religion constitue un frein au pluralisme politique en Tunisie

En raison de l’emprisonnement dans une pensée traditionnelle de l’islam d’une bonne frange de la société tunisienne,il est difficile d’affranchircette pensée des carcans de tous types. Cela conduit, bien entendu à marginaliser toute tentative de pluralisme, aussi bien religieux, politique ou encore sociétal.

Selon vous, dans quelle mesure l’argumentaire de l’islam constitue, dans les pays du Maghreb, un défi à la laïcité ?

Il s’agit plutôt d’instrumentalisation du religieux se basant sur des argumentaires moyenâgeux qui constituent un défi majeur à la laïcité.

Le renouveau politique en terre d’Islam, notamment en Tunisie, passe-t-il forcément par la laïcité politique, entendue comme la possibilité pour l’Etat de s’affranchir de la religion ?

A ce titre, la Constitution de 2014 a raté une opportunité d’instituer la laïcité, ce qui aurait impliqué que seules les lois civiles doivent s’appliquer dans le domaine public, tout en garantissant la liberté de religion, de conscience et de culte des citoyens et des citoyennes, libertés qu’ils sont en droit d’exercer dans leur sphère privée.

Y-a-il aujourd’hui en Tunisie une conscience laïque ? C’est à dire la possibilité d’exprimer, non pas seulement la liberté de conscience, mais d’intégrer individuellement les comportements et les normes laïques, avec cette idée que le religieux intègre la sphère privée et les normes laïques intègrent la sphère publique ?

On ne peut pas généraliser. Il y a en effet des tentatives d’expressions mais qui demeurent minimes. A titre d’exemple, on peut citer les voix qui s’élèvent, pendant le mois de ramadhan afin que les cafés et restaurants restent ouverts. Nous avons recensé des cas d’emprisonnement à l’encontre de personnes qui boivent ou mangent en public.

En matière de sécurisation, depuis l’ère Bourguiba, y-a-t-il un processus de sécularisation en Tunisie ? Dans quelle mesure la sécularisation est-elle dépendante de la laïcité ?

Avec l’adoption du Code du Statut Personnel le 13 aout 1956, Bourguiba restera dans l’histoire comme le fondateur de l’Etat moderne. Néanmoins, loin de se détourner de l’islam, Bourguiba s’emploie à en donner une interprétation et une vision différentes. C’était une façon de renforcer la structure de l’État autour de sa personne et de s’assurer un pouvoir sans partage jusqu’au coup d’État qui le renversa en 1987. On verra sous Ben Ali, une adoption d’une nouvelle posture religieuse, une politique d’approche et de conciliation, multipliant les signes d’ouverture et d’apaisement à l’égard des islamistes, et tout particulièrement à l’égard du MTI (aujourd’huiNahdha).

En ce qui concerne la charia, quelle est l’impact de la Charia dans le quotidien des individus en Tunisie postrévolutionnaire ?

Depuis 2011 et bien avant, les religieux se sont autoproclamés comme acteurs incontournables dans la société tunisienne. Jouissants d’une popularité et une sympathie grandissante, ils ont remporté, haut la main les élections législatives de 2011, 2014 (en deuxième position) et 2019.

Une bonne partie de l’électorat leur fait confiance car ils les considèrent comme ‘les craignant Dieu’. Cela nous donne une idée sur la place de la Shari’a dans le quotidien du tunisien lambda qui considère l’islam et sa législation l’unique voie salutaire.

Dans quelle mesure cet impact joue encore un rôle dans l’organisation sociale et politique et même privée ? (La charia a-t-elle toujours son influence dans l’élaboration du droit positif ?

Le droit positif est une production humaine. Quant à la Shari’a, elle est supposée émaner de Dieu. A partir de là, le premier est sujet aux changements et autres modifications ; la Shari’a, quant à elle, n’a nullement besoin de changement ni de modification quel que soit le changement que puisse subir l’espace et le temps et quel que soit le développement de l’homme. La place de la charia dans la Constitution fait toujours l’objet d’un contentieux politique récurrent. Par exemple les deux premiers articles de la Constitution sont interprétés différemment par les spécialistes du droit, et ce selon leurs convictions religieuses ou laïques.

Pourriez-vous nous expliquer dans quelle mesure, en Tunisie, l’on peut mettre en rapport le juridique avec le religieux, et le juridique avec le politique. Autrement dit, est-ce que la religion a une réponse modérée par rapport au texte juridique ?

La constitutionnalisation de préceptes religieux pose des problèmes juridiques dans la mesure où le constituant est tiraillé entre le droit positif et le droit divin. Il revient au juge peuvent faire leur propre interprétation qui les conduit quelques fois à s’appuyer sur des principes religieux.

A partir du moment où l’islam est la religion officielle, dans quelle mesure le monde arabe, et la Tunisie en particulier, n’est pas encore guidé par les principes qui gouvernement et définissent la Charia ?

La société tunisienne vit une organisation paradoxale entre identité arabo-musulmane blanche et moderne. C’est pour cela que la Tunisie est un modèle atypique et complexe quant aux rapports entre politique et religieux.

Il n’existe pas de laïcité sans liberté de conscience mais il n’existe pas aussi de laïcité sans l’effectivité des libertés individuelles et publiques. Dans quelle mesure l’autodétermination de l’individu, c’est à dire à la fois sa possibilité de liberté individuelle mais également politique, peut ouvrir la voix au pluralisme politique ? Autrement dit, comme le souhaitait d’ailleurs Bourguiba, la liberté de conscience, c’est à dire la laïcité, en Tunisie avait pour finalité d’ouvrir la voie vers une véritable mutation de l’éthique démocratique, celle de la liberté et de la dignité. Cette éthique démocratique, mise entre parenthèse sous l’ère de Benali, rencontre-t-elle toujours des obstacles qui interdiraient au fond l’accès à la modernité, c’est à dire la difficulté de dissocier le religieux du politique dans la société tunisienne ?

La Constitution tunisienne de 2014 montre les rapports de forces existants lors de son élaboration : Aux laïques la liberté de conscience ; aux islamistes la protection du sacré. En effet, l’article 6 stipule ‘L’État protège la religion, garantit la liberté de croyance, de conscience et de l’exercice des cultes. Il assure la neutralité des mosquées et des lieux de culte de l’exploitation partisane. L’État s’engage à diffuser les valeurs de modération et de tolérance et à protéger le sacré et empêcher qu’on y porte atteinte. Il s’engage également à prohiber et empêcher les accusations d’apostasie, ainsi que l’incitation à la haine et à la violence et à les juguler. Les articles 21 et 46consacrent un certain nombre de droits politiques et civilsgarantissant l’égalité des droits et la non-discrimination entre les citoyens et citoyennes. Aussi, l’article 49 constitue un rempart contre la violation des droits et libertés garantis par la Constitution. Mais est ce que cet article sous-entend-il une laïcité ? La réponse nous la connaitrons dans quelques années.

Pour les libertés publiques en Tunisie et conventions internationales, quelle est la situation/état des libertés publiques notamment la liberté de conscience en Tunisie ? Est-ce que la Tunisie a adhéré aux conventions internationales des droits de l’Homme ? Par rapport aux grandes déclarations, où en est la Tunisie ? Ces grandes déclarations-d ‘inspirationessentiellement laïque-sont-elles en accord avec l’islam ? Sont-elles effectives dans le champ politique tunisien ?

La Tunisie est liée à plus d’un système de protection de droits de l’Homme. La Tunisie est un pays membre des Nations Unies depuis le 12 novembre 1956 en tant que tel elle a adhéré au système onusien de protection des droits de l’Homme. Elle est signataire de la majorité des textes onusiens relatifs aux droits de l’Homme en général et à la non-discrimination en particulier.  De par sa position géographique et son adhésion à l’union africaine (UA), la Tunisie est également concernée par le système africain des droits de l’Homme. Elle est également concernée par le système arabe de par sa position géographique et son statut de membre de la ligue arabe.

La Tunisie s’est dotée d’un certain nombre de mécanismes afin de protéger les droits de l’Homme en général et quelques droits en particulier. Certains mécanismes sont constitutionnels, d’autres sont nés de par la ratification de la Tunisie d’un texte international.

La constitution tunisienne instaure l’islam comme religion d’Etat : Quelle est la place des minorités religieuses dans le champ social et politique en Tunisie ? Est-ce qu’en Tunisie, l’on a le droit d’être minoritaire, « une minorité agissante » qui exprime son point de vue sans être sanctionné ?

La constitution soit restée laconique sur les droits et libertés des étrangers et des minorités ethniques, religieuses ou linguistiques en Tunisie. Néanmoins l’adoption de la Loi organique n° 2018-50 du 23 octobre 2018, relative à l’élimination de toutes les formes de discrimination racialeest une première en Tunisie. Par contre, les Amazighs, la communauté LGBT peine encore à faire valoir leurs droits.  La Constitution définit l’arabe comme langue officielle de l’Etat. Beaucoup d’autres textes législatifs et réglementaires insistent sur cette idée : la langue arabe est exigée pour les épreuves des concours et pour les imprimés administratifs. Elle est en plus la langue des tribunaux et des procédures judiciaires. L’acquisition de la nationalité tunisienne est soumise à l’obligation de la connaissance de la langue arabe.La prédominance de la langue arabe a conduit à la négligence des langues minoritaires.L’un des moyens les plus importants de négliger les langues minoritaires est le manque de statistiques officielles sur les locuteurs de l’amazigh et l’absence de toute assistance fournie par l’État pour soutenir l’enseignement de cette langue.Dans ses observations finales sur le rapport périodique de la Tunisie sur les droits culturels 2016, le Comité des droits économiques, sociaux et culturels s’est déclaré préoccupé par les informations reçues concernant la discrimination à l’égard de la minorité amazighe, en particulier dans l’exercice de ses droits culturels, ainsi que par le manque de données sur cette composante de la société tunisienne.

En vertu de l’article 230 du Code pénal qui criminalise l’homosexualité, il existe des pratiques qui privent les homosexuels du droit à un procès équitable, telles que les arrestations arbitraires et les examens médicaux humiliants, que le juge adopte comme preuve concluante contre l’homosexuel négatif. Le Comité contre la torture a condamné les examens médicaux visant à établir des actes sexuels à l’occasion de l’examen du troisième rapport périodique de la Tunisie en 2016 et 2020 : ‘Les relations consensuelles entre personnes de même sexe sont punissables dans l’État partie et les homosexuels présumés sont forcés par le juge de procéder à un examen anal par un médecin. Bien que la personne concernée ait le droit de refuser de tels examens, le Comité est préoccupé par les informations selon lesquelles de nombreuses personnes ont accepté de tels examens sous la menace de la police au motif que le refus de donner son consentement à l’examen peut être interprété comme une confirmation de l’accusation’.

La Constitution tunisienne déclare que « l’islam est la religion officielle de l’État et dispose que le président doit être musulman ». Cela ne constitue-t-il pas une atteinte à la liberté de conscience ? Cela n’est-il pas en désaccord avec les grandes conventions internationales que la Tunisie a ratifiées ?

Oui en effet

Le fait qu’il y ait un ministère des affaires religieuses ne signifie pas qu’on est loin de la séparation du religieux et de l’Etat ?

En 2019 plusieurs intellectuels et activistes, dont Yousef Seddik, ont appelé à la suppression de ce ministère car sa mission primordiale est de gérer les mosquées. Certains l’appellent ministère des affaires musulmanes.

Dans un pays laïc, le rôle de l’Etat se limite à la vérification de l’activité cultuelle, et la veille à ce que celle-ci ne se transforme pas en activité sectaire. Autrement dit, vérifier que le principe d’égalité s’impose entre les religions (un principe essentiel dans la laïcité car pas de laïcité sans égalité religieuses). Dans les pays arabes dont la Tunisie, le fait de constitutionnaliser l’islam a promu cette religion à un principe de gouvernance culturelle. Cela ne signifie pas que l’individu dans ces pays est d’abord musulman avant qu’il soit citoyen ?

Oui tout à fait.

Pour ce qui est de la démocratie, de l’islam et de laïcité : vue de l’Occident, la Tunisie est considérée comme une « jeune démocratie », et certains observateurs n’hésitent pas à qualifier « la Tunisie de pays laïc ». Dans quelle mesure ce constat est vrai ? Peut-on parler d’une démocratie en cours de fabrication ? Partant du principe que « la laïcité s’appuie sur une liberté cardinale qu’est la liberté de conscience », « la laïcité est la liberté de croire ou ne pas croire, de choisir d’appartenir ou non à une communauté religieuse », et à partir d’une définition singulière de la démocratie qui est celle-ci : « l’expression des minoritaires car pas de démocratie sans minorités », dans quelle mesure cette définition est compatible avec le champ politique tunisien ?

La diversité et la reconnaissance des minorités sont les principaux objectifs de la construction d’une société moderne fondée sur le principe de la coexistence. Mais ces objectifs sont devenus une zone de conflit entre individus et groupes sur la base de représentations sociales négatives, de l’imaginaire collectif et de certaines coutumes et traditions. La difficulté réside donc dans la compréhension de l’unité de la diversité et de la culture de la différence. Malgré les apports de la nouvelle Constitution de la République en 2014 dans le domaine du respect des droits de l’Homme et des libertés individuelles, les minorités en Tunisie cherchent à jouir de leur citoyenneté sur un pied d’égalité avec ceux qui se considèrent comme une majorité loin de l’intolérance religieuse et raciale. Les lois et la législation sont insuffisantes si elles ne s’accompagnent pas d’un changement profond au niveau des idées et de la conscience sociale pour l’acceptation de l’autre, modifiant la culture de la société et considérant la diversité comme un élément enrichissant grâce à une éducation qui promeut une coexistence et une diversité partagées et pacifiques.

Nous osons espérer que les prochaines générations tiennent compte de la diversité afin que cette ‘jeune démocratie’ trouve sa plénitude.

Pour ce qui est du domaine de l’espace public et privé, au fond, pourriez-vous nous donner votre impression sur quelque chose qui me paraît important ; peut-on envisager la laïcité en Tunisie sans réfléchir sur une distinction qui est essentielle, la distinction entre l’espace privé et l’espace public ? Que pensent les tunisiens de l’expression «la religion c’est à la maison » ?

Il est évident que les contours de la vie privée ont évolué avec le temps, les objets qu’elle désigne également. Alors que les Anciens étaient obnubilés par la vie de la cité, les Modernes semblent, plutôt beaucoup plus intéressés par la vie privée. En effet, cette tendance moderne qui place la vie privée comme la clé du bonheur des hommes et des femmes, est vue comme une sorte de refuge en marge de la vie publique.Alexis de Tocqueville[1], Jürgen Habermas, Albert Hirschmann et bien d’autres penseurs se sont intéressés, à juste titre au développement de la sphère privée spécialement pour manifester leur inquiétude de cette tendance au repli sur le privé qui constitue, selon eux une menace pour la vie publique, lieu de reconnaissance sociale régi par des hommes. Sur ce point, les tunisiens sont partagés encore une fois sur l’expression ‘la religion c’est à la maison’. Les islamistes et autres conservateurs considèrent que la religion est liée à tous les aspects de la vie ; alors que les laïques poussent vers une séparation entre le religieux et la sphère publique.

Dans le monde arabo-musulman, à l’exception de certains pays, les gens n’admettent pas l’existence d’autres minorités. Ce qui constitue un véritable obstacle à la démocratie, qui est l’expression des minorités et non pas le système du suffrage universel. Comment penser l’islam, la laïcité et la démocratie (libertés publiques) en Tunisie postrévolutionnaire ?

Tout simplement en consolidant l’état de droit, les institutions, la société civile, et le mouvement démocratique amorcé.

Propos recueillis par Nassima Neghli*

* Neghli est diplômée de l’Ecole nationale d’administration (Ena) d’Alger, de l’Université d’Alger en Algérie et de Paris 8 en France. En 2012, elle a fait un Master de Droit de la communication et de l’information à Paris Sorbonne puis l’année suivante, un Master en Management des organisations sanitaires et sociales à l’Université Paris Nord 13. Depuis, elle est étudiante chercheuse à la Faculté des Affaires Internationales de l’Université du Havre en Normandie (France), auprès du Laboratoire d’Études en Droits Fondamentaux, des Échanges Internationaux et de la Mer.  Cette interview entre dans le cadre de ses recherches.

NOTES

[1] Alexis de Tocqueville (1805-1859), historien et philosophe politique. Il est contemporain de Hegel. Tocqueville, tout comme Hegel ont défendu la liberté et l’égalité des hommes devant la loi. Les femmes restent à l’écart  car elles sont les garantes de la tradition, afin de maintenir les valeurs familiales dans la sphère du privé.

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