Afrika Strategies
Revue d'intelligence et d'Analyse

Guy Gweth : «La différence entre l’intelligence économique et l’espionnage est ténue»

L’Afrique est une terre d’opportunités économiques et d’affaires ; convoitée par les multinationales. Face à la concurrence comment tirer son épingle du jeu. L’intelligence économique peut y aider.  Embryonnaire sur le continent, peu de pays ont compris l’enjeu de cette donne en matière économique. Du 29 au 30 avril s’est tenu, à Dakar, la grand-messe de l’Intelligence économique africaine. C’est en prélude à ce rendez-vous que Guy Gweth s’est confié à Afrika Stratégie France. Président de Knowdys Consulting, un cabinet d’intelligence économique (IE), il est, par ailleurs, président du Centre africain de veille et d’intelligence économique (CAVIE). Juriste de formation,  Guy Gweth, est l’un des plus grands experts de l’IE domaine sur le continent. Dans cet entretien, le chef d’entreprise originaire du Cameroun, expose les enjeux, les défis et perspectives de l’intelligence africaine dans un contexte  africain, où les détenteurs de l’information en font un pouvoir et la cache q au grand dam de la compétitivité.

Guy Gweth : Vous êtes à Dakar dans le cadre des états généraux de l’Intelligence économique africaine  organisée  par le CAVIE que vous présidé.  C’est quoi l’Intelligence économique ?

Afrika Stratégies France : L’Intelligence économique c’est trois choses : c’est d’abord un état d’esprit, c’est ensuite un dispositif, et enfin un questionnement de collecte, de traitement et de diffusion sécurisée de l’information et du renseignement qui est utile à la prise de décision économique.  Tout ceci doit être bien évidemment légal.

C’est aussi un outil de management ?

C’est plus qu’un outil de management. C’est comme je l’ai dit, un état d’esprit, une dynamique adossée à des outils, à des méthodologies et à de techniques qui permettent de pouvoir agir pour une entreprise ou plus généralement pour n’importe quel type d’organisation en situation concurrentielle.

Est-ce que dans le processus de collecte, de traitement et de diffusion sécurisée de l’information, l’intelligence économique est soumise à une éthique et une déontologie?

Manifestement !  Vous aurez remarqué au cours de vos investigations que la limite entre l’Intelligence économique et l’espionnage est une limite ténue. Et elle ne tient véritablement qu’au fait de respecter la loi, l’éthique et les us et coutumes du lieu où on l’opère pour l’intelligence économique.

Justement c’est quoi réellement la frontière entre l’intelligence économique et l’espionnage industriel par exemple ?

L’espionnage, il peut être tantôt un renseignement d’État, politique, industriel ; il peut être économique plus généralement. Mais ce qui en fait toute la différence entre cet espionnage-là et l’intelligence économique, c’est précisément que la seconde, à savoir l’intelligence économique, travaille sur la base de sources ouvertes, légalement accessibles à tous, tout le contraire de ce qu’on fait dans l’espionnage, où l’on peut mobiliser des facteurs, des outils où l’on peut mettre en place des opérations qui sont totalement illégales.

Est-il aisé de faire facilement de l’intelligence économique en Afrique, sachant qu’on a une certaine tendance à vouloir cacher l’information ? On n’est pas dans un contexte de pays scandinaves ou même des USA où c’est une obligation de rendre l’information disponible et accessible à tout citoyen …

C’est toute la singularité des marchés africains et c’est ce qui rend intéressant la dynamique qui est portée par le Centre africain de veille et d’intelligence économique. En effet, dans les pays, ou les zones que vous venez de citer, effectivement, on a une information beaucoup plus disponible et notamment numérisée. On peut ainsi avoir accès à des bases de données par exemple des entreprises pour savoir si tel ou tel existe, depuis quand, etc. Cela est beaucoup plus difficile et beaucoup plus sensible sur les marchés africains. C’est ce qui rend incontournable ce que nous appelons, le renseignement humain, c’est-à-dire la capacité des acteurs que nous formons d’aller identifier d’abord les sources primordiales de ceux qui détiennent l’information recherchée ensuite de mettre en place des approches qui permettent d’accéder à ces informations, en toute légalité et ensuite à les utiliser également dans la légalité, dans le respect de l’éthique, des us et  coutumes dont j’ai parlé à des fins de compétitivité.

Quels sont, sur le continent africain, les pays les plus en avance en matière d’intelligence économique ?

Ce n’est pas du tout paradoxal ni curieux de remarquer que les pays où l’intelligence économique est le plus en avance sont des États stratèges. Des États stratèges, on les retrouve à la fois singulièrement en Afrique du Sud, dans un pays absolument remarquable comme le Rwanda, et puis plus au nord, dans un pays tout aussi remarquable comme le Maroc. Alors à côté de cela, il y a évidemment un certain nombre de pays qui émergent progressivement en mettant en place des dispositifs de l’intelligence économique comme par exemple la Côte d’Ivoire. Ça reste à parfaire.  Ça c’est ce qui est du domaine du connu.  Mais une fois qu’on l’a dit, il faut se dépêcher d’ajouter que tous ceux qui pratiquent l’intelligence économique ne le crient pas toujours haut et fort. Donc il se peut que tout à fait au-delà de l’analyse, du descriptif que je viens de faire, il y ait des angles morts constitutifs précisément des acteurs qui font de l’intelligence économique sans jamais en parler. Et ceux-là sont assurément parmi les meilleurs.

Diriez-vous qu’en Afrique francophone, le terrain reste encore vierge en matière d’intelligence économique ?

Le terrain est relativement vierge.  Je dis bien relativement parce que si les pays francophones n’ont pas encore des États stratèges tant attendus, n’ont pas encore de politique publique d’intelligence économique au sens où on appelle de tous nos vœux, force est quand même de constater que dans un pays comme le Cameroun, le Centre de veille et d‘Intelligence économique (CAVIE) , au mois d’avril 2018, a signé un partenariat stratégique avec le groupement inter-patronal du Cameroun, qui est quand même le plus important d’Afrique centrale. Donc pendant que l’État se dépêche de façon concomitante, on se rend compte qu’un certain nombre d’opérateurs privés, suffisamment proactif, mettent un certain nombre de dispositif comme celui qu’on s’apprête à mettre au sein du patronat camerounais.  S’il y a une petite lenteur, en face, ceux qui viennent de l’international, qui accompagnent par exemple les multinationales pour conquérir nos marchés, sont présents et plus présents que jamais parce que nos marchés sont de plus en plus attractifs malgré l’opacité, malgré leurs difficultés.

 Est-ce qu’idéalement c’est l’État qui doit porter la stratégie d’intelligence économique plutôt que les privés ?

Singulièrement lorsqu’on parle d’intelligence économique, c’est l’État stratège comme je disais. C’est l’État qui fixe les objectifs et qui sait que de toutes les façons, les moyens pour atteindre ces objectifs sont limités. Entre les moyens limités et les objectifs suffisamment ambitieux, on établit donc une stratégie qui appelle la participation pour dynamiser ladite stratégie des acteurs économiques. Si vous voulez, le scénario idéal serait celui où l’État donne le lard et où les acteurs économiques et même, singulièrement les ONG, les associations viennent autour de cette stratégie pour la dynamiser et l’accompagner en quelque sorte.

Étant donné la difficulté d’accès à l’information, diriez-vous que la collecte de l’information est artisanale en Afrique en matière d’intelligence économique ?

Lorsqu’on arrive  sur les marchés africains, on se rend compte de ce que vous souligniez d’ailleurs au début de l’entretien, de manière fort à propos, à savoir que l’information existe quelque fois, mais ceux qui la détiennent en font un pouvoir et donc deviennent jaloux de leur propre pouvoir, et de ce fait même, refusent de donner l’information, pourtant utile à la prise de décision.  Il s’agit d’ailleurs souvent de l’information ouverte à laquelle vous et moi devons avoir accès au motif que nous sommes citoyens et que nous payons des impôts et par conséquent, pour décider en bon père de famille dans la gestion quotidienne de nos entreprises respectives, nous devons avoir accès à ce type d’information. Donc il y a quelque chose à changer en termes de paradigme pour informer les différentes parties prenantes que, de toute façon, et en tout état de cause, il est crucial, primordial que l’information économique soit disponible, soit mise à jour, qu’elle soit transparente pour une économie beaucoup plus dynamique et beaucoup plus compétitive.

Vous en tant que cabinet d’Intelligence économique quels types d’entreprise ont besoin de vos services ?

Quasiment toutes les entreprises qui se trouvent en situation de compétition ont besoin de nos services.  Mais si elles estiment qu’elles n’ont pas à craindre la concurrence, ni même la production de normes qui pourraient impacter de façon dévastatrice leurs activités, ces entreprises-là n’ont pas besoin de nous. Mais à partir du moment où elles se disent que fiscalement, elles sont en insécurité, que sur le plan foncier, elles peuvent être en insécurité, que le gouvernement peut prendre des mesures qui peuvent impacter de manière désastreuse leurs affaires, à partir du moment où les entreprises pensent que l’installation d’une nouvelle concurrence sur leur marché peut les conduire à mettre la clé sous le paillasson, elles ont besoin de nous.  Y compris les acteurs économiques qui vont  à conquête des marchés extérieurs qui peuvent être soit des marchés hostiles, soit des marchés opaques, à l’instar de la plupart de nos  économies.

Vous donnez l’information  au  potentiel investisseur sur la concurrence, fonctionnement de la justice dans un pays pour qu’il investisse en toute connaissance de cause, conscient du risque possible?

C’est cela, c’est même le terme.  C’est à dire qu’il faut lui permettre d’avoir une photographie suffisamment claire de telle manière qu’en s’engageant, cette entreprise s’engage en tout connaissance de cause, en parfaite connaissance de cause. Alors une fois que j’ai fini de le dire, je m’empresse de dire qu’il y a toute une série d’acteurs qui existent sur le marché qui fait ce travail-là.  C’est pour ça que ce n’est plus seulement les acteurs nationaux qui nous font confiance, vous avez par exemple les directeurs de la sécurité des entreprises du CAC40 qui nous font confiance pour apprécier le risque par exemple sur les marchés, ainsi que l’impact que la compétition internationale.Nous apportons avec nous au-delà que ce qui existe déjà sur le marché une fine connaissance du terrain parce que, précisément,  nous sommes les enfants de ce contient. Nous savons comment il respire, comment il vit et comment il fonctionne. Et ça c’est une part de notre expertise qui est tout à fait décisif.

Le Sénégal va certainement entrez dans le cercle fermé des pays pétroliers  vers 2022. En quoi l’intelligence économique peut être un meilleur allié pour  une meilleure  exploitation ces ressources stratégiques ?

Au Sénégal, on peut développer aujourd’hui une expertise tout à fait singulière qui permet 3 choses : la défense, l’attaque et l’influence. D’abord de défendre. Qu’avons-nous à défendre dans le cas du Sénégal ? Nous avons à défendre les ressources que nous avons identifiées sur notre territoire national et qui font l’objet de tous les appétits. Il faut les sanctuariser stricto sensu et, sécuriser le patrimoine informationnel qui git autour de ces différentes ressources. Ensuite l’attaque. Elle nous donne et nous met devant la nécessité absolue de surveillance en permanence des différentes parties prenantes qui ont un impact d’une manière ou d’une autre sur la définition des cours des matières premières sur les fluctuations possibles des matières premières. Enfin, le troisième élément, c’est l’influence. A partir du moment où le Sénégal devient un pays producteur du pétrole, au sein de la communauté des pays producteurs du pétrole, il a vocation, en tant que nouveau producteur, à envoyer un message très clair à la communauté des consommateurs de pétrole, à la communauté des acheteurs du pétrole. Et cela participe à l’influence.

Propos recueillis par Frédéric NACÈRE, Dakar, Afrika Stratégies France

 

 

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