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Mgr Cristobal Lopez Romero : « Notre présence au Maroc est appréciée »

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Peu avant son arrivée au Maroc où il a été accueilli aujourd’hui à l’aéroport de Rabat par le roi Mohamed VI, le Pape a nommé Cristóbal López Romero prêtre salésien pour succéder à Vincent Landel qui dirige cette église locale depuis 18 ans. Une manière pour François de préparer son séjour au Maroc les 30 et 31 mars. Dans une longue interview accordée à l’Opinion internationale, le nouvelle évêque, consacré seulement depuis le 10 mars revient sur tout. La vie des catholiques, l’accueil du Pape, les relations avec les autorités chérifiennes.  Entretien !

Monseigneur, depuis quand est-vous archevêque de l’Eglise catholique au Maroc ?

Le 10 mars, j’ai été ordonné archevêque de Rabat, l’un des deux diocèses du Maroc, avec celui de Tanger.

Fait-il bon vivre chrétien au Maroc ?

C’est une chance d’être chrétien au Maroc, car nous sommes valorisés alors que nous sommes une église modeste, avec 30 000 chrétiens sur 37 millions d’habitants, mais significative, parce que nous avons un message à transmettre. Nous sommes une lumière qui transmet quelques lueurs, un petit groupe qui peut changer beaucoup de choses. Nous valorisons chacun de nos actes, comme par exemple un baptême, qui pour nous est l’occasion d’une célébration de toute la communauté. A Noël, j’avais célébré la messe en plusieurs langues dans une prison, ce qui a beaucoup de signification.

Y’a-t-il aussi de Protestants au Maroc ?

Il y aurait environ 7 000 à 8 000 Protestants, venant essentiellement d’Afrique subsaharienne, mais la plupart d’entre eux ne font l’objet d’aucun encadrement. Ils pratiquent la religion au sein d’églises domestiques, à même leur logement, et ne sont pas intégrés à l’Eglise évangélique du Maroc qui, elle, a une représentante auprès du Roi du Maroc, en la personne de la Pasteure Karen Thomas Smith. Nous avons de très bonnes relations avec l’Eglise évangélique. Karen Thomas Smith et moi coprésidons un institut théologique œcuménique. C’est un formidable lieu de dialogue interreligieux.

Etes-vous respectés, en tant que chrétien, au Maroc ?

Au Maroc, nous sommes plus que respectés. Nous sommes appréciés. Il existe une véritable estime de ce que nous sommes et de ce que nous faisons. Parfois, je participe à des rencontres interreligieuses avec un rabbin et un imam, qui sont autant d’occasions de nous adresser aux jeunes. Nous contribuons aux œuvres sociales, contribuons à la diffusion de la culture à travers les bibliothèques et les centres culturels. Ces actions sont appréciées tant des autorités que de la population.

Y-a-t-il des cathédrales au Maroc et sont-elles opérationnelles ?

Chaque diocèse, donc Rabat et Tanger, a sa cathédrale. Chaque dimanche, à la cathédrale de Rabat dont je suis l’évêque, 500 à 600 personnes célèbrent l’eucharistie. A Casablanca, il y a une église, Notre Dame de Lourdes, qui accueille au moins 600 à 700 personnes à chaque messe pour célébrer l’eucharistie avec une vitalité extraordinaire, des chorales, des chants, des danses principalement africaines, car la plupart des chrétiens du Maroc sont d’origine subsaharienne. Il s’agit notamment de jeunes faisant des études universitaires ou des migrants qui s’y sont établis. Ils forment environ 70 % de la population catholique du Maroc. 30 % d’entre eux sont des expatriés venant majoritairement d’Europe et parfois d’Asie ou d’Amérique.

Y a-t-il des chrétiens marocains de souche ?

Non. Nous sommes tous des étrangers. Mais si notre église est formée par des étrangers, elle ne se veut pas étrangère. Elle veut être marocaine, au sens où elle est incarnée dans ce pays, au service du Maroc, et insérée dans toutes ses structures.

Combien de baptêmes sont célébrés en une année dans votre diocèse ?

Environ une trentaine, en grande majorité pour des enfants d’Afrique subsaharienne. Le baptême peut intervenir après une préparation de trois ans que nous appelons Catéchumène. Tous les baptêmes ont lieu la nuit de Pacques, à la veillée Pascale, dans le respect de la tradition de l’Eglise.

Le Maroc est un des rares pays arabo-musulmans reconnaissant la diversité dans sa Constitution. Cela se ressent-il dans la vie quotidienne ?

Nous aimerions être reconnus à la même hauteur que les Juifs qui, à l’inverse des chrétiens, sont des citoyens marocains. Nous y parviendrons si Dieu le veut !

Sa majesté le Roi du Maroc est également le Commandeur de croyants. Cette qualité a-t-elle un effet sur les relations entre avec le Vatican et la vie des chrétiens ?

Nous pensons que cette qualité est à la base du respect et de l’estime dont jouissent les catholiques au Maroc et les chrétiens en général. La visite du pape va sans doute être une occasion pour le roi d’exprimer sa volonté, en tant que Commandeur des croyants, de protéger de chrétiens à de faire ce qu’il fait déjà pour les juifs et les musulmans.

Son père, Hassan II, avait déjà pris un décret royal, un Dahir, pour reconnaître l’existence de l’Eglise catholique. Ce fut un point de départ important, mais trente-trois ans plus tard, nous aimerions qu’à travers le Saint-Siège, s’établisse un accord avec le Royaume du Maroc pour nous aider à développer notre action, ici au Maroc.

Il existe déjà de relations diplomatiques entre le Vatican et le Maroc. Quelle évolution attendez-vous ?

Nous espérons développer l’existant. Le Dahir de l’ancien Roi Hassan II est très général. Nous voudrions par exemple qu’il soit appliqué au statut juridique des différentes congrégations, aux écoles, aux œuvres sociales… Ce serait extraordinaire si l’aboutissement en était la liberté religieuse.

N’y-a-t-il pas intrinsèquement une obligation de discrétion à la charge des chrétiens. Si, par exemple, un musulman frappe à votre porte pour demander à se convertir, comment réagissez-vous ? 

Nous réagirions avec beaucoup de prudence et de discrétion, car nous ne voudrions ni mettre cette personne en difficulté, ni nous mettre nous même en difficulté. Notre réponse à une telle requête serait d’inviter l’intéressé à se rendre dans un pays catholique, en France, en Italie, en Espagne. Nous devrions le mettre en garde sur les problèmes qu’il devrait affronter dans sa famille, ses amis, son quartier, son travail. La loi n’interdit pas à un Marocain de se convertir au christianisme, mais il nous est interdit de faire du prosélytisme.

Notre but n’est pas d’augmenter les effectifs, de « gonfler » l’Eglise et de gagner des parts de marché. Ce n’est pas Pepsi cola contre Coca cola ! Nous voulons construire le royaume de Dieu, et donc, aider ce pays et le monde entier pour promouvoir la paix, la justice, la liberté, le respect de la vie, la vérité, l’amour. Nous n’avons pas d’autre mission, et nous pouvons la mener en coopération avec les musulmans, les athées et tous ceux qui ne parleront pas du royaume de Dieu, mais œuvrerons pour abolir la peine de mort ou le travail de enfants, promouvoir les droits de l’homme et respect de la femme, développer l’alphabétisation…

C’est cela qui représente à nos yeux le vrai dialogue interreligieux, et non de discuter de théologie. Nous nous devons de travailler ensemble pour le bien commun, et c’est exactement ce que nous faisons au Maroc, notamment à travers les écoles et les associations civiles. S’il en résulte qu’un musulman veut devenir chrétien, c’est qu’un appel de Dieu change son cœur. Nous, nous voulons simplement qu’un musulman soit un bon musulman et un chrétien un bon chrétien.

Notre mission est de construire des ponts. J’ai habité huit ans à Kenitra, une ville à 40 kilomètres de Rabat. Kenitra signifie « petit pont ». C’est une coïncidence, mais j’ai découvert ma mission et ma vocation dans ce mot. Dieu m’appelle à être un petit pont entre musulmans et chrétiens, entre Europe et Afrique, entre l’Espagne et la France, et le Maroc, entre l’Occident et l’Orient, entre noirs et blancs, entre riches et pauvres. A une époque où nombreux sont ceux qui veulent construire des murs, nous voulons construire des ponts.

En 2016, le Roi du Maroc avait prononcé un grand discours sur le fondamentalisme et le terrorisme. Il s’agissait presque d’une Fatwa demandant à tous les Musulmans du monde de respecter la législation du pays qui les accueille.  Que pensez-vous de ce discours, à la fois théologique et politique ?

Cela a marqué les esprits. Cette déclaration doit se traduire par une sensibilisation de toute la société. On peut faire le parallèle avec le Code de la famille, qui constitue une avancée juridique, mais qui peine à se traduire dans la pratique. Ailleurs, la loi s’adapte à l’évolution de la société. Ici, il faut du temps pour que certaines évolutions législatives diffusent réellement dans le corps social. Ce serait une bonne occasion de relancer ce message du Roi à l’occasion de la visite du Pape.

Les autorités religieuses n’ont-elles pas un rôle à jouer dans la lutte contre le terrorisme islamiste ?

Bien entendu. D’ailleurs, en juin dernier, nous avions célébré à Rabat la Journée mondiale de l’Afrique, sous le titre « les religions du livre contre l’extrémisme ». Deux cardinaux africains étaient intervenus, invités par la Fondation diplomatique du Maroc. Je suis également intervenu, ainsi qu’un représentant de la communauté juive, et bien sûr plusieurs représentant musulmans. Nous devons agir ensemble, main dans la main, pour lutter contre l’extrémisme, le fanatisme, le terrorisme.

Propos recueillis par Michel Taube

 

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