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Nkodo Essomba : « La diaspora s’est prise en main en entreprenant »

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L’ancien boxeur Jean Claude Nkodo Essomba, 54 ans, originaire du Cameroun, et qui vit  à Chartres (Centre-Val de Loire) à un peu moins de 100 km de Paris, en a fait du chemin. Celui qui a été champion d’Afrique dans la catégorie des poids très légers a fait de son expérience dans le sport un véritable atout au service de l’entrepreneuriat. A la tête de plusieurs entreprises, dont Phoenix promotion, qui accompagne des boxeurs africains tout au long de leur carrière, il est l’une des figures de cette diaspora inspirante et créative. Rencontre avec un entrepreneur au parcours hors norme. Diasportrait consacre une série d’interviews avec ses modèles de la diaspora dont dépend, en partie, le destin des pays d’origine. Entretien !

La première chose qui étonne lorsqu’on rencontre Jean Claude Nkodo Essomba, c’est l’humilité dont il fait preuve malgré son riche parcours. Il faut dire que le colosse de plus d’un mètre 90 en a encaissé des coups. Mais il a toujours su se relever à chaque fois qu’il était à terre. C’est sans doute cela qui fait sa force. Il est aujourd’hui à la tête de plusieurs sociétés, dont Phoenix promotion, fondée en 2008, à travers laquelle, il organise des galas de boxe et accompagne durant leur carrière des boxeurs professionnels africains en Europe et en Amérique du Nord. Pas étonnant qu’en 2017, il soit élu vice-président de la National Boxing Authoritative (NBA), organisation mondiale de gestion de la boxe professionnelle, dont il est aussi nommé directeur des opérations Afrique pour promouvoir la boxe professionnelle sur le continent. Avant d’acquérir cette expertise qui lui vaut une reconnaissance internationale, le chemin a été long. La vie en effet n’épargne pas celui qui quitte le Cameroun pour la France en 1982, où il poursuit ses études en mécanique, qu’il est contraint d’abandonner au décès de son père. Il n’a alors que 16 ans. Une situation qui pousse le jeune homme qui pratique la boxe depuis ses 12 ans à devenir boxeur professionnel. Il tente alors sa chance aux Etats-Unis, où il réside pendant sept ans à Las Vegas et New York puis intègre les écuries professionnelles Level Two Promotion de Charles Biddle avant de signer avec Boxing One promotion d’Irene Cole. C’est d’ailleurs sous les couleurs de cette écurie qu’il devient champion d’Afrique des poids super-légers, défiant même le champion du monde Ile Qartey. Mais la boxe seule ne suffit plus à Jean Claude qui a toujours eu plusieurs cordes à son arc. Il s’envole pour Londres en 91 où tout en continuant dans la boxe sous les couleurs d’All stars boxing d’Isola Akay, il suit un cursus en sociologie et management du sport à l’université de Canterbury, y décrochant en 1995 un bachelor en management du sport. Passionné d’histoire et de lettres, Jean Claude, qui est aussi essayiste en sociologie du sport, est auteur de l’essai Requiem pour la Boxe, Éditions Melibee-Toulouse (2012). Il a notamment écrit, L’indomptable, roman sur l’immigration, paru en 2014 aux Éditions K d’Oteurs, à Paris, avant de créer sa propre maison d’édition Afropéennes.

D’où vous vient cette passion pour l’entrepreneuriat ?

Je suis un passionné. Je m’implique toujours complètement dans ce que je fais. Bien sûr, ça m’a  joué des tours, j’ai été dupé, escroqué. Parfois j’ai tout misé dans certaines affaires et tout perdu mais je me suis toujours relevé pour recommencer et aller de l’avant. Pour entreprendre, il faut de la méthode, de la persévérance, et des compétences. La compétence peut se louer si on ne l’a pas soi-même ! Par exemple en 2006, j’ai créé une entreprise de plomberie à Chartres. Nouveau dans la ville, je m’étais rendu compte qu’elle manquait d’artisans pour refaire certains travaux dans mon appartement. J’ai recruté un plombier diplômé et compétent, créé une entité, mis en place une stratégie marketing. Deux ans plus tard, je faisais 300 000 euros de chiffre d’affaires !

Quels sont concrètement vos objectifs à travers vote entreprise Phoenix promotion qui occupe le plus clair de votre temps ?

Mon but est de répertorier les talents sportifs qui foisonnent en Afrique mais qui malheureusement souffrent du marasme économique qui mine le continent. Du coup, ces talents souffrent d’un manque de visibilité du fait de peu de combats organisés et d’une trop pauvre couverture médiatique. Peu de promoteurs et managers de renom nord-américains et européens sont sensibilisés des talents dont regorge l’Afrique. Par ailleurs, les boxeurs africains souffrent de difficultés d’obtention de visas vers l’Occident. Il arrive donc qu’une organisation soit annulée parce qu’ils n’ont pas obtenu leur visa.

Selon-vous, comment peut-on faire du sport une niche économique qui pourrait contribuer au développement du continent ?

Le sport et spécifiquement la boxe génère des revenus faramineux à ses acteurs tant compétiteurs qu’officiels de l’encadrement. Ce n’est pas anodin le fait que le sportif le mieux payé au monde soit le boxeur américain Floyd Mayweather depuis cinq ans ! La boxe, par les valeurs sociétales qu’elle véhicule, inculque aux pratiquants les valeurs d’amour de l’effort, de respect et d’éthique. En Afrique, elle sera certainement une niche économique indéniable en développant une réelle économie du sport où différents corps de métiers pourraient se développer tels que les avocats pour les contrats, les kinésithérapeutes, les médecins du sport, les entraîneurs, les manageurs, les agents, le journalisme spécifique et spécialisé, sans compter les nutritionnistes, ou encore les équipementiers qui réalisent des chiffres d’affaires à plusieurs chiffres. Hormis les différents aspects professionnels bénéfiques à la jeunesse africaine, ce serait en outre un excellent moyen de juguler l’émigration qui saigne l’Afrique depuis une décennie.

Quel regard portez-vous sur la diaspora qui a décidé d’entreprendre pour contribuer à l’essor de l’Afrique ?

Rappelons d’abord  l’histoire de l’émigration africaine en Europe, concernant la troisième vague d’immigrés, qui représente 10 % des enfants issus des parents de la première émigration et 80% des enfants de la deuxième vague. Malheureusement cette dernière n’a pas eu la chance des premières vagues car tous les postes sont pourvus dans les administrations. Or le monde entre dans une crise économique au début des années 80. Les administrations africaines ne recrutent plus et ces diplômés pour la grande majorité demeurent en Europe. Les crises successives économiques dont fait face l’Europe discriminent douloureusement les jeunes issus de la diaspora. Lassés d’attendre une éventuelle embellie de la situation économique de la France et des pays africains, cette diaspora  largement discriminée dans le marché  de l’emploi décide de se prendre en main en entreprenant. Très bien formée dans sa majorité, elle fait preuve depuis une dizaine d’années d’une résilience remarquable en créant des start-ups et diverses autres entreprises. Beaucoup de ces jeunes ont aussi décidé de travailler avec les pays d’origine de leurs parents où  certaines économies sont en plein essor. Conscients de développer leurs pays d’origine, la diaspora s’est imprégnée des freins des économies africaines et milite désormais pour la fin des lobbies France-Afrique et de ses outils tels que le Franc CFA.

Vous avez aussi créé votre propre maison d’édition, Afropéennes. Pouvez-vous nous dire ce que vous entendez à travers ce concept de plus en plus utilisé dans la langue française ?

Le Français, plus que toutes les langues vivantes, évolue au gré des cultures à travers les peuples qui l’utilisent. Un mot nouveau ou une expression nouvelle se crée chaque jour. L’Afrique est le continent le plus francophone dans le monde. Ceci est dû aux échanges commerciaux et culturels séculaires de ces deux entités continentales. Le résultat est là aujourd’hui. Il s’est créé et développé une culture métisse qui enrichit la langue française un peu plus tous les jours. Partie de la Négritude de Césaire et Senghor, les deux mentors Africain et Antillais, la Négritude a évolué en Afropéenne ! Les générations d’Africains et d’Antillais nés après les  décolonisations ont vécu et vivent autrement leurs métissage culturel et  l’expriment désormais dans cette littérature métissée que nous promouvons aux Éditions Afropéennes !

Propos recueillis à Paris par Assanatou Baldé, Afrika Stratégies France

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