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Alioune Tine : «Notre démocratie est grippée, le laboratoire est en panne sèche pour la première fois»

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A Dakar, on l’appelle le « prélat » en matière de droit de l’homme, il a gravi tous les échelons et degrés. Il aura été président de la Rencontre africaine pour la défense des droits de l’homme (Raddho) pendant plusieurs années, coordonnateur du Mouvement du 23 juin, président du Comité sénégalais des droits de l’homme. A l’échelle continentale, Alioune Tine dirigera le bureau régional d’Amnesty international (Afrique de l’Ouest et du Centre) pendant cinq années. Comme une étape ultime d’une carrière à la truculence éblouissante, cet infatigable combattant de la démocratie a créé et dirige AfricaJOM center, un think-thank qui a pour but de faire de la prospective et d’anticiper sur les crises afin de prévenir des conflits armés, ou le terrorisme djihadiste qui menacent la stabilité de l’Afrique. Dans cet entretien avec Afrika Stratégies France à Dakar, il analyse le scrutin du 24 février dernier au Sénégal et le climat socio-politique dans l’attente des résultats du scrutin. Il est alarmant et inquiet. Entretien !

Alioune Tine, vous avez été très actif dans la préparation de la Présidentielle du 24 février dernier. Quel bilan tirez-vous du déroulement du scrutin ?

Ce qu’il faut noter de positif dans cette élection c’est le caractère permanent. Ça montre la maturité du peuple sénégalais. Les électeurs sont allés voter avec responsabilité et sont retournés en paix chez eux. Ils s’étaient mobilisés très tôt le matin à 8 heures. Dans certains lieux de vote, à 13 heures, il n’y avait presque plus personne. Donc ça, c’est un point très positif.

Il y a eu quand même beaucoup de problèmes pendant le processus…

En effet, c’est un processus électoral qui, à toutes les phases, a montré des faiblesses alors que nous avons construit à partir de 1991 un code consensuel et un système bâti sur le consensus. Mais avec cette élection, la rupture du consensus a été actée du début jusqu’à la fin.

Comment cette rupture s’est-elle traduite ?

D’abord quand on a révisé la loi électorale, il n’y avait pas de consensus. Ensuite lorsqu’on a évalué le fichier électoral, il n’y avait pas non plus  consensus. Tous les députés n’étaient pas là d’ailleurs. Mais je précise que la faute n’incombe pas seulement à un camp.  La faute est aussi bien du côté du pouvoir que de l’opposition. C’est vrai que dès le départ, on a eu des relations très crispées, assez conflictuelles entre le pouvoir et l’opposition.  Il y a enfin deux autres raisons pour lesquelles le consensus est rompu.  C’est l’arrestation et  la détention de Karim Wade dans des conditions qui n’ont pas toujours respecté les principes d’un procès équitable, l’arrestation et la détention aussi de Khalifa Sall qui n’a pas non plus obéi au principe d’un procès équitable.

Malgré tout le scrutin s’est globalement bien déroulé…

Oui, mais tous ces faits ont quand  même créé d’emblée une crispation entre l’opposition et le pouvoir. Et il faut bien le dire pour avoir son deuxième mandat, le président Macky Sall a mis un système qu’il a déroulé de manière impitoyable et implacable sans tenir compte, comme je l’ai dit du consensus. Ça aussi la loi sur le parrainage le prouve. En effet, cette loi n’a pas été adoptée de manière consensuelle. L’adoption s’est faite sans débat. J’ai suivi ce qui s’est passé à l’assemblée nationale. C’est pratiquement dans des conditions d’arbitraire qu’elle (Ndlr : la loi sur le parrainage) a été votée. Ce sont toutes les forces de sécurité qui ont été mobilisées au maximum avec beaucoup d’arrestations lors du vote de cette loi. Tout cela a eu des conséquences sur tout le reste. En définitive, le parrainage c’était quelque chose de très nouveau, de pas maitrisé. Par contre, ceux qui l’ont conçu, ils ont maitrisé le processus du début jusqu’à la fin. Et à la fin, sur 27 candidats, c’est 5 qui ont été retenus et 22 ont été recalés.

Et vous vous êtes personnellement impliqué pour faire baisser la tension …

Pas moi seul, il y a eu cette capacité de la société civile en tant qu’organe de la régulation, des chefs religieux à faire en sorte que ça ne s’explose pas. Mais on est toujours sur la marmite.  Il y a eu le scrutin qui s’est déroulé très correctement. Maintenant, il y a eu également des tensions. Parce que d’habitude, après le scrutin quand la presse donnent les tendances, même les acteurs politiques prennent acte et on avance. Sauf maintenant.

Justement on se retrouve dans une situation où aucun camp ne veut perdre la face. L’opposition dit que le second tour est irréversible tandis que le pouvoir prétend avoir gagné dès le premier tour…

Pour la première fois, il y a de grandes manœuvres. Cette élection est une élection à enjeux. C’est à dire que c’est une élection ou effectivement le changement est possible. Tout était conçu pour faire en sorte qu’on ait un changement. Mais tout était conçu aussi pour résister au changement. Et toute la stratégie était mise en place. Donc même les premières tendances, pour la première fois, ont été contestées assez violemment. Des accusations ont été portées contre la presse.

Oui, parlant de la presse, pensez-vous qu’elle a outrepassé ses prérogatives ?

La presse n’a pas toujours joué son rôle. Je ne veux accuser personne, mais il y a eu des problèmes avec la presse. Il faudrait peut-être qu’à un moment ou un autre, on puisse avoir un débat pour savoir que faire pour promouvoir une presse qui soit beaucoup plus professionnelle, beaucoup plus regardante sur les questions d’éthique, de déontologie et surtout d’indépendance. Toutes ces questions, ce sont des questions de fond qu’il faut examiner.

Il reste qu’au Sénégal, ce n’est pas nouveau que la presse donne des tendances d’une élection …

Bien entendu. C’est pour cela que je dis qu’il y a problème cette année. Notre démocratie est grippée, le laboratoire est en panne, en panne sèche pour la première fois. D’ailleurs pour calmer un tout petit peu la tension, c’est le président de la cour d’appel, M. Demba Kandji, lui-même qui est venu dire comment les choses se passent pour rassurer tout le monde. Et c’est une très bonne chose qu’il ait fait cette conférence de presse qui règle beaucoup de choses.  Maintenant, ce qu’il faut craindre parce que c’est arrivé en 2012, c’est un peu la déception, le découragement de beaucoup de jeunes parce que les jeunes se sont engagés très fortement dans les débats, dans les réseaux sociaux. C’est aussi pour la première fois qu’ils collectent et qu’ils participent ainsi.

Il y a un risque de contestation des résultats d’un camp comme d’un autre. Comment évitez les dérapages éventuels ?

Écoutez, nous demandons de la retenue, le sens des responsabilités et exigeons le respect absolu de la volonté exprimée par les Sénégalais. Je pense que  c’est extrêmement important et c’est ça la démocratie. Les Sénégalais ont exprimé cette volonté, si elle est violée, c’est criminel.  Donc nous appelons les gens qui ont perdu l’élection à faire preuve de grandeur, de fair-play et de dire qu’ils ont perdu et de féliciter ceux qui ont gagné.

Comme Abdou Diouf l’a fait en 2000 ou Wade en 2012…

Absolument ! Je pense que ce sera un message très fort et ce sera faire preuve de résilience. Ainsi ceux qui ont perdu, qu’ils tirent des leçons et tirent vers le haut la démocratie sénégalaise. Parce que nous avons besoin aujourd’hui que cette démocratie rebondisse et que les gens mènent le combat maintenant parce que nous avons des défis énormes au Sénégal, 10 mille fois plus difficile qu’avant.

Pourquoi les défis sont bien plus énormes maintenant qu’auparavant ?

Avec l’exploitation du pétrole qui se profile à l’horizon, avec tout ce qu’on a vécu comme arbitraire, autoritarisme, il est tant que les gens se mobilisent. Quel que soit le président qui sera élu, il faut qu’on se mobilise. Ça c’est très important. Il faut que le président élu lise de la façon la plus scrupuleuse avec beaucoup d’attention le message qui a été envoyé et également les nouvelles légitimités qui émergent, il faut les lire. – : Qu’est-ce qu’il y a de positif dans cette nouvelle légitimité ? Qu’est-ce qu’il y a de négatif ? Avec cette nouvelle légitimité quelle politique mener pour faire effectivement qu’on soit un pays qui se calme pendant cette période. Nous n’avons pas besoin de tempête au moment où débutera la production du gaz et du pétrole. Parce que nous avons aussi beaucoup de parasites politiques.

Frédéric NACÈRE, collaborateur régional à Dakar, Afrika Stratégies France

 

 

 

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