Afrika Strategies
Revue d'intelligence et d'Analyse

Makhoudia Diouf : « C’est aux Africains de vaincre par eux-mêmes cette monnaie coloniale »

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Le débat sur le franc CFA aura occupé Afrika Stratégies France depuis bientôt dix jours. C’est la grande semaine de la monnaie commune à 14 pays de l’Afrique. Cette parenthèse ouverte avec la grande interview de Fanny Pigeaud et Ndongo Samba Sylla, journaliste à Médiapart et économiste sénégalais prend fin avec celle de Makhoudia Diouf, enseignant et co-fondateur du collectif Sortir du franc CFA. L’actualité, l’impromptue immixtion de l’Italie dans le débat, la position des dirigeants africains, l’abolition éventuelle du CFA… Tous les sujets sont abordés. Avec précision et doigté, quoi de plus normal pour ce Sénégalais dont le collectif ne se bat depuis quelques années que pour la fin de la monnaie coloniale, avec une stratégie autre que celle de la masse. Lobbying, concertations, débats, confrontations, diplomatie sont les principales armes du collectif Sortir du franc CFA. Magnifique interview !

Ne craignez-vous pas que l’engagement opportuniste des autorités italiennes pour la défense du CFA ne soit une théâtralisation populiste d’un sujet aussi délicat que la monnaie ?

Je ne parlerai pas d’engagement, ce sont des propos à l’emporte pièce prononcés par M Luigi di Maio juste pour mettre de la France dans l’embarras.  Depuis, les Italiens sont passés à autre chose. Aussi les Africains se trompent lourdement s’ils pensent compter sur les populistes Italiens pour en finir avec le franc CFA. C’est aux Africains de vaincre, eux-mêmes cette monnaie coloniale. Je tiens à rappeler que notre collectif qui milite pour la sortie du franc CFA des pays africains n’a jamais sollicité les autorités italiennes. Nous  n’attendons pas grand chose des autorités italiennes sur la question du franc CFA donc nous n’avons pas à craindre une  théâtralisation. Sans comprendre grand-chose chose du franc CFA, les Italiens ont quand même raison de souligner l’anomalie que constitue le franc CFA. C’est quand même la dernière monnaie coloniale encore en circulation sur la planète.

Vous participez, comme d’autres collectifs, à de multiples manifestations contre la monnaie coloniale, que demandez-vous exactement ?

Nous ne participons pas à des manifestations car nous pensons que l’on peut lutter contre le franc CFA par d’autres moyens, c’est-à-dire le dialogue, la pédagogie pour amplifier la mobilisation auprès des Africains et la diaspora. Notre collectif se veut modéré tout en restant très ferme sur notre objectif à savoir obtenir la sortie de nos pays du franc CFA comme l’on fait Madagascar, la Mauritanie. Votre question est fort pertinente et pour vous répondre clairement nous demandons une feuille de route par les pays de la zone CFA pour organiser la sortie du franc CFA. Nous ne voulons pas d’aménagements du franc CFA, mais la sortie définitive de nos pays du franc CFA et la réaction d’une monnaie commune africaine ou en l’absence de consensus la création de monnaies nationales.  Très vite, nos pays doivent engager des négociations avec Paris pour fixer les bases et les modalités  de cette sortie de la zone franc.

Plusieurs chefs d’Etat africains (Ouattara, Kaboré, Ibrahim Keita, etc…) brandissent la monnaie commune comme un gage de stabilité et de croissance, pensez-vous qu’ils soient en mission pour la France ?

Nos chefs d’Etats sont au fond d’eux conscients que le franc CFA a perdu sa légitimité car le bilan de cette monnaie coloniale est absolument catastrophique.  Seulement, parce qu’ils sont contestés, mal élus sont réduits à défendre une monnaie coloniale avec un certain zèle. Je ne vois pas la main de la France partout et nos chefs d’Etats, excepté Ouattara, IBK, Déby…ne sont pas tous des sous-fifres de la France. Ils défendent tous le franc CFA car ils sont, aujourd’hui, incapables de proposer d’autres alternatives à leurs citoyens en cas de suppression de cette monnaie. C’est pourquoi nous demandons en urgence que nos chefs d’Etats ne mettent au travail et réfléchissement à des réponses car le déclin du franc CFA s’est amorcé de façon irrévocable. Gouverner c’est prévoir, c’est être dans la prospective.

La sortie du CFA n’est pas aussi facile. Les experts craignent des chaines dévastatrices de dévaluation et surtout, une monnaie fragile qui déstabilisent des croissances déjà précaires…

La sortie du franc CFA n’est pas facile si elle est brutale et ce n’est pas ce que nous demandons. Nous sommes hostiles à la monnaie coloniale mais nous sommes aussi des personnes responsables. D’ailleurs aujourd’hui, les deux meilleurs experts du franc CFA à savoir les économistes togolais Kako Nubukpo et l’Ivoirien Mamadou Koulibaly ont théorisé, avec d’autres experts, les modalités de sortie du franc CFA sans qu’advienne la catastrophe annoncée. Nos politiques n’ont à les écouter sans idée préconçue. Je constate un certain mépris de la part de certains pseudos experts qui pensent qu’une monnaie africaine sans la France ne serait pas viable. Pour eux, les Africains sont trop peu sérieux et peu compétents pour gérer une monnaie, la tutelle française est vitale.

Qu’est ce que vous, vous proposez concrètement ? Une sortie immédiate ? Une série d’étape, Quel mécanisme approprié ?

Je l’ai déjà dit, la sortie ne peut être que progressive. Plusieurs mécanismes sont possibles selon que l’on envisage une sortie groupée des 14 pays ou de façon dispersé pays par pays. Mais il est urgent que les pays de la zone franc réfléchissent sur les mécanismes de sortie. Je suis une spécialiste de la géopolitique alors, je pense que l’on doit s’appuyer sur la Chine qui est d’ailleurs déjà présente en Afrique subsaharienne.  Je suis de ceux qui pensent que la Chine est en train de ringardiser la franc CFA, ce pays est devenu notre premier partenaire économique devant la France. Ensuite, nous entendre avec le Nigeria avec qui nous partageons la même sphère géographique. Ces alliances stratégiques servent à nous prémunir de toute tentative de sabotage économique de la part de la France. D’ailleurs la France n’aurait aucun intérêt à déstabiliser les pays africains qui souhaiteraient de libérer du franc CFA, car cela ferait plus de mal aux entreprises françaises très présentes dans la zone franc.

Soutenez-vous l’idée en étude d’une monnaie pour la Cedeao ? Ou pensez-vous, comme les anglophones de la communauté, qu’il faille des regroupements d’Etats autour de plusieurs monnaies différentes ?

Cette idée d’une monnaie de la CEDEAO, parce qu’elle promeut l’intégration africaine est donc une bonne chose.  Seulement l’on nous parle d’une monnaie commune africaine depuis presque 30 ans sans qu’elle advienne.  Face à nos mobilisations contre le franc CFA, le 21 février 2018, certains pays membres de la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), réunis en ACCRA, ont annoncé la création d’une monnaie unique en 2020. On doute du sérieux de cette annonce car mettre en place une monnaie unique ou commune nécessité du temps et de la coordination, bref un long travail en amont. Les délais nous paraissent trop courts et je pense que rien ne sera fait en 2020. Les pays anglophones ont raison de fixer des règles. Ces pays, le Nigéria à leur tête, demandent aux pays de la zone franc d’abandonner le franc CFA comme préalable à toute ouverture des négociations réelles pour la mise en place de cette future monnaie Cedeao.

 

Pensez-vous que la France et ses dirigeants sont sensibles à vos manifestations diverses ?

 

Le gouvernement français est sensible à notre mobilisation et le patronat français, le grand gagnant du franc CFA au détriment des populations africaines, est très inquiet à l’idée de perdre la poule aux œufs d’or que représentent les 14 pays de la zone CFA. Ainsi le Ministère des Affaires étrangères françaises en est réduit à produire une vidéo de propagande pour faire la promotion du franc CFA sans réellement convaincre. Emmannuel Macron a enjoint le Président Ouattara de la Côte d’Ivoire à venir défendre le  franc CFA devant les cameras sur les perrons de l’Elysée. Tout cela démontre une certaine fébrilité chez les défenseurs de cette monnaie coloniale.

Propos recueillis par Yasmina Fadhoum et Manal BAH-L’IMAM, Afrika Stratégies France

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