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CÔTE D’IVOIRE : 3e mandat, les raisons d’une prolongation pour Ouattara et son Premier ministre

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Alassane Ouattara est candidat, contre son gré, pour un troisième mandat. Avec son nouveau Premier ministre Hamed Bakayoko, le duo exécutif devra renforcer les grandes réalisations de la décennie avant une éventuelle alternance. Même si une telle décision peut être mal perçue dans l’opinion, la fragilité de la paix et les circonstances particulières ainsi que la pérennisation des succès économiques l’imposent. Les raisons !

Le président ivoirien a traversé ces dernières semaines des jours d’embarras, de doute mais aussi de violentes épreuves. Alors qu’il s’y attendait le moins du monde, son poulain de toujours et Premier ministre depuis 2017 a rendu l’âme, des suites d’un infarctus que ses soins à Paris ne lui ont pas évité. Il lui a fallu de longues réflexions pour se décider ou non à revenir sur la parole donnée pour briguer un 3e mandat. Il l’annonce avec une douleur dans la gorge d’autant que sa fondation dont le siège au Plateau est achevé était prêt à l’accueillir à la fin de cette année. S’il a trouvé pour la succession de Amadou Gon Coulibaly en Hamed Bakayoko, l’homme qu’il faut, sa présence à la tête du pays est encore indispensable pour solidifier les institutions et ouvrir définitivement le pays sur l’émergence. Compte tenu des menaces terroristes qui pèsent sur ce poumon économique de l’Afrique de l’ouest, mais aussi afin de ne pas lâcher la Côte d‘Ivoire aux humeurs d’aventuriers qui se liguent depuis l’exil, Alassane Ouattara est le moindre mal et l’ultime alternative pour éviter une rechute dans l’arène des vieux démons dont les séquelles sont encore visibles, une décennie après. Les raisons de tolérer un tel mandat…

Un pays où tout est au vert

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La Côte d’Ivoire est un pays au vert, économiquement. Un endettement maitrisé à 43% de son PIB, bien loin des normes de l’Union économique et monétaire ouest africaine (Uemoa) qui sont de 70%. C’est le pays le moins endetté de la sous-région. L’inflation est maitrisée à 2,3% et une croissance qui a avoisiné ces dernières années les deux chiffres avant de se stabiliser à 8% et ne devrait pas connaître une chute importante malgré la pandémie du Covid-19. Le taux de pauvreté a sensiblement régressé avec le plan social du gouvernement qui est de 732 milliards et l’un des plans nationaux de développement (Pnd) des plus performants qui pèse 30.000 milliards. L’embonpoint de la filière café caco, l’ajustement des prix au profit des producteurs, la construction de 150.000 logements sociaux, l’expansion de 260% en dix ans de l’électrification, tout a concouru à renforcer le leadership économique de ce pays qui vaut, à lui seul, 42% de l’Uemoa au plan économique. Bref, c’est un pays totalement en forme dont les grandes infrastructures qui sont sorties de sol à Abidjan comme dans tout le pays sont l’illustration d’une forte modernisation en cours. Mais tous ces succès ne tiendront pas devant une autre guerre civile ou une explosion du terrorisme. Si Ouattara n’est pas adepte des hommes forts, il est tout de même délicat d’abandonner une telle construction aux mains de politiciens revanchards dont beaucoup, poussés par leurs ambitions, se sont éloignés du chef de l’Etat ces dernières années. C’est pourquoi, qu’il pense à une succession solide et sous surveillance, au sein de sa majorité est bien compréhensible, quoique critiquable. Mais le sort en a décidé autrement, l’obligeant à rester encore quelques années au pouvoir. Tout porte néanmoins à croire qu’il ne fera pas plus d’un mandat. Par le mécanisme de vice-président, Ouattara peut même laisser le pouvoir au bout de quelques années, loin de la fin de son mandat, comme ne l’écartent pas des échanges diplomatiques entre Gilles Huberson et le Quai d’Orsay. L’ambassadeur de France à Abidjan n’a jamais douté de la bonne foi du président ivoirien et dans les coulisses, comprend qu’il ne lâche pas le pays cette année, « au milieu de nulle part ».

Les mille raisons de ne pas prendre le risque

La nouvelle Côte d’Ivoire est l’œuvre d’Alassane Dramane Ouattara, de fond en comble. En se choisissant un dauphin, Gon Coulibaly, qui compte tenu de la dispersion de l’opposition, ne peut que gagner, le président ivoirien voulait, de sa retraite, avoir un œil et sans doute, continuer à accompagner et à consolider ce pays pour lequel il aura tout donné. Sa stratégie, dans le contexte africain de fragilité et d’incertitudes, était la bonne. Et il est compréhensible que la disparition brutale a réussi quelque chose que le pays n’a pas connu depuis la mort de Houphouët-Boigny au début des années 1990, la stabilité. Mieux encore, il a engagé le pays sur la voie des grands travaux, cela est indéniable. Mais compte tenu de certains facteurs conjoncturels, son absence expose toute la Côte d’Ivoire. D’ailleurs, on a vu ces dernières années la résurgence des relents ivoiritaires entretenus par Henri Konan Bédié mais aussi de plus en plus par des proches de Guillaume Soro. C’est la fibre qui peut, trop vite, exploser ce pays qui est les résultats de diverses immigrations de toute la sous-région mais aussi de peuples qui, venus du Liberia, du Burkina Faso, de la Guinée, du Mali ou du Ghana, y vivent depuis de nombreux siècles. D’ailleurs, et c’est ce qui est curieux, certains ivoiritaires sont issus d’immigration bien récentes. Avec son nouveau Premier ministre, Ouattara a au plus un mandat pour éloigner le pays des pernicieuses tentatives et le tourner vers un avenir plus harmonieux.

Un Premier ministre venu au bon moment

Personne ne l’attendait à la tête du gouvernement, même si son nom a circulé pour la candidature du Rhdp, mais la mort inattendue de Gon Coulibaly, pour qui il n’a jamais cessé d’être loyal, l’y a précipité. On a vu cet homme passionné et sympathique témoigner, devant la famille et la mère du Premier ministre défunt, la gorge nouée. Depuis, il est le Premier ministre de la Côte d’Ivoire, une promotion que cet autre fils de Ouattara prend avec humilité et simplicité. Mais dans la situation actuelle, il est sans doute l’homme de la situation. Il a une connaissance sans faille des questions de sécurité pour avoir été longtemps ministre de l’intérieur et de la défense. Il garde, ce qui est compréhensible, la défense rattachée à la primature. Il a l’avantage que très peu d’hommes politiques ont dans le pays, d’être proches de plusieurs camps et d’avoir des relations dans l’opposition, au sein de la presse et de la société civile. Cela pourrait aider le notable de Séguéla à éviter le pire au cas où. Grâce à son arrivée, une certaine assurance est donnée à la machine. Et ces derniers jours, cet ancien journaliste qui est actuel maire d’Abobo (commune populaire d’Abidjan) se fait plus discret et surtout plus concentré sur les dossiers sensibles et délicats. Car si Ouattara va au front, l’essentiel de la gestion de l’Etat reposera sur ce natif d’Abidjan qui, à 55 ans, a accumulé de l’expérience depuis le ministère des nouvelles technologies de l’information et de la communication par lequel il est entré au gouvernement jusqu’à ce jour. C’est avec le duo qu’il forme avec « gratitude et reconnaissance » dans l’ombre du président que se joue une partie de l’avenir de la Côte d’Ivoire.

En attendant, réussir sans violences la présidentielle du 31 octobre est le premier défit pour tout l’exécutif. Et même si rien n’est gagné, il y a de quoi espérer que tout se passe plus ou moins bien.

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