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Revue d'intelligence et d'Analyse

COTE D’IVOIRE : Amadou Gon Coulibaly, un lion qui choisit de ne pas rugir

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Longtemps dans l’antichambre des technocrates du système, Amadou Gon Coulibaly a été nommé Premier ministre en janvier 2017. Ce notable du nord, profondément humaniste a très vite imposé la dynamique sociale à un gouvernement longtemps influencé par une trajectoire macro-économique. Pour son troisième anniversaire à la primature et alors que 2020 pourrait être décisif pour lui, c’est un homme ouvert et intransigeant, compétent et ferme, parfois incompris mais toujours cohérent qui se révèle aux ivoiriens. Un lion qui a fait le choix de ne pas rugir, dans l’ombre d’un président qui n’a de cesse de lui donner carte blanche.

Il a enchaîné ces derniers mois quelques rituels qui semblent annoncer un dernier virage. Sinon un grand rendez-vous. Quelques contacts avec les forces de l’ordre dont il reçoit, à la primature, un détachement d’officiers, une visite de Franck Paris, le patron de la cellule Afrique de l’Elysée, une audience avec un hyper cadre du Vatican et proche du pape François, Mgr Bruno-Marie Duffé et une implication des plus actives dans la visite, décembre dernier, de Emmanuel Macron à Abidjan. Quelques mois plus tôt, une visite, avec le président ivoirien, à l’Elysée et depuis, de multiples délégations de pouvoir pour représenter, toujours au nom d’Alassane Ouattara, la Côte d’Ivoire ici et là. Les médias locaux et internationaux n’ont-ils pas raison d’y voir des signes qui ne trompent pas ? Faisant, à tort ou à raison de lui un dauphin putatif ? Même si nous en sommes encore loin, le président sortant pouvant se représenter, ces actes successifs alimentent rumeurs de rue et supputations de médias à Abidjan, pendant que le principal intéressé n’aura jamais été aussi attaché à sa mission. S’efforçant de rattraper, chaque jour un peu plus, les retards de la politique sociale du gouvernement. A l’occasion de l’an III de son accession à la primature, Afrika Stratégies France lève une petite part de voile sur l’immense mystère que constitue Amadou Gon Coulibaly.

Des échelons avalés patiemment

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C’est sans aucun doute son trait de caractère le plus fort et qui fait encore qu’aujourd’hui, alors que tout le monde le voit en successeur de Ouattara, Gon Coulibaly préfère « rester le plus Premier ministre possible » pour paraphraser un ministre devenu l’un de ses proches depuis le dernier remaniement. La patience. « Rien ne le presse » résume Henriette Diabaté. L’actuelle vice présidente du Rassemblement des Houphouêtistes pour la Démocratie et la Paix (Rhdp), alliance présidentielle s’en souvient encore. Le 27 Octobre 1999, elle est interpellée au siège du parti lors d’une manifestation. Spontanément et sans réfléchir, Gon Coulibaly se constitue prisonnier par solidarité, son acte sera suivi par tous les membres de la direction présents. Un acte de bravoure discret mais qui aurait marqué à jamais Laurent Gbagbo. Celui qui deviendra un an plus tard président de la Côte d’Ivoire en dira, « ce type est différent« . Quelques années plus tôt, un autre chef d’Etat ivoirien l’aura remarqué. Henri Konan Bédié. Alors que dans les années 1990, un scandale financier lié au sulfureux ministre de la santé Maurice Kakou Guikahué secoue son régime, l’ancien président fut saisi par la méthodique et convaincante stratégie de communication utilisée par Gon Coulibaly pour enflammer les manifestations dites de Treicheville. Depuis, le Sphinx de Daoukro s’en méfie selon divers témoignages concordants même s’il lui voue une profonde admiration. Et c’est ainsi que dans l’abnégation et la rigueur, le futur Premier ministre construit son mythe, presqu’involontairement comme si, tout pour lui était naturel. Car, que ce soit dans les coulisses du pouvoir ou du parti, il aura gravi, l’un après l’autre, sans jamais risquer la tentation de la précipitation, les échelons. On oublie sans doute très vite que l’ancien maire de Korhogo (poste qu’il a occupé pendant près de deux décennies) fut aussi ministre, notamment celui de l’agriculture, poste auquel il aura le plus duré, plus de 7 années et qui l’aura aussi le plus passionné. On se souvient trop de ce que cet obstiné et discret homme de terrain fut aussi, au milieu des années 1990, député avant de devenir secrétaire général de la présidence avec rang de ministre d’Etat, poste où il battra de nombreux records, près de 7 années, là encore. « Il n’y a que sa loyauté et sa compétence qui justifient la longévité à des postes stratégiques » murmure l’un de ses amis d’enfance. Mais avant le gouvernement, ce pilier du Rassemblement des républicains connaîtra un parcours similaire dans son parti où il fut, dès 1995, secrétaire nationale chargé du développement économique et membre du bureau politique. Secrétaire général adjoint et secrétaire général délégué, il finira premier vice président, avant de devenir le président du directoire du Rhdp à sa création, poste exécutif le plus élevé. C’est donc avant tout, un homme de terrain et de machine partisane qui a régulièrement été élu à tous les postes où il a été candidat. Une symbolique anecdote pour 2020 qui pourrait être l’année de tous les enjeux pour celui qui ne se préoccupe jamais de demain. « A chaque jour suffit sa peine » aurait-on pu le caricaturer.

Parcours prédestinant

Le sens de responsabilité et un culte exigeant de la République et de ses symboles ont toujours animé l’esprit trop cartésien de cet ingénieur si sélectif qu’on le dit sectaire. Ce qui, de rien n’en est. Un épisode aura marqué les esprits en Côte d’Ivoire. Alors qu’il est détenu à la suite de la manifestation d’octobre 1999 cité plus haut et qu’un procès de trouble à l’ordre public lui est collé, survient un coup d’Etat qui, à la fin de l’année, occasionnera sa libération. Pourtant, au lieu de prendre l’événement comme une grâce, il a tout de suite pris position contre cette atteinte à l’ordre constitutionnelle malgré la dure rancune qui opposait son parti au chef de l’Etat déchu notamment sur les relents ivoiritaires. Son intransigeance sur les questions liées aux intérêts de l’Etat, sa rigueur parfois excessive aussi bien vis à vis des autres que de lui-même, son obstination à être un modèle au risque de perdre des opportunités politiciennes en ont fait un homme politique qui ne veut pas être applaudi pour le devoir accompli. Ce qui en fait encore aujourd’hui un mystère pour beaucoup d’ivoiriens. Pourtant, son arrivée à la primature était presque inscrite dans l’ADN de son parcours politique. Au dernier trimestre de 2016, les rumeurs sur sa possible nomination à la primature allaient bon train. Jusque là, Amadou Gon Coulibaly était secrétaire général de la présidence, stratégique poste auquel il a donné un flamboyant rayonnement dès sa nomination. Avant et après le conseil des ministres, les membres du gouvernement défilaient dans son bureau comme si une part du pouvoir y gisait. « Parce qu’il n’était pas que compétent, il bossait dur sans faire du bruit, de jour comme de nuit » lâche Patrick Achi, son successeur au poste qui en dit « un travailleur infatigable« . C’est aussi là, qu’en jouant le rôle de tous les ministres en miniature, on apprend sans doute à être Premier ministre. Sa nomination, le 9 janvier 2017 répond au besoin d’un homme à la forte sensibilité humaniste et sociale pour assouplir une politique trop axée sur la macroéconomie. L’intéressé l’a compris et a saisi, avec cette soif de réussir sans crier gare, la trajectoire du social qui a vu naître plusieurs projets. Les logements sociaux, le Programme social du gouvernement Psgouv, l’accès aux soins pour tous, la gratuité de l’école primaire et secondaire, le renforcement du pouvoir d’achat pour les plus vulnérables, l’accès à l’eau et à l’électricité, la réduction drastique de l’extrême pauvreté et bien d’autres. Des défis qui, aujourd’hui encore, tiennent particulièrement à cœur à ce père de famille sympathique et pudique. Mais s’en tenir à ses apparences, c’est occulter cette immense sensibilité que dissipe une carrure froide et intransigeante.

Apparences trompeuses

C’est aussi un peu l’une de ses forces dont il cultive presque volontairement le mystère. Car Gon Coulibaly a sans aucun doute quelque chose de mystérieux. Inaccessible aux premiers contacts, il sait se laisser aller au fur et à mesure que croît la confiance. « Les débuts sont délicats avec lui » avoue un ancien ministre. « Il peut se montrer prudent au début, il aime cultiver, au fil des années, les affinités et la complicité » insiste la même source qui décrit un homme « qui sait faire l’unanimité« . Son apparence alimente les fantasmes de détracteurs et fait que nombre de ceux qui ne le connaissent pas l’ont vite présenté pour quelqu’un de « froid et d’effacé« . Mais plus discret que timide, Amadou Gon Coulibaly n’a aucune raison de s’agiter sous les leurres du pouvoir car il s’y frottait depuis sa tendre enfance. Péléfero Gbon Coulibaly, son arrière grand père ne fut pas seulement le chef suprême des Sénoufo et le plus influent que la dynastie ait connu, mais aussi un très proche du premier président ivoirien, Félix Houphouêt Boigny. Dès le départ, une part de l’histoire de la Côte d’Ivoire a été écrite en lettres d’or dans sa maison familiale à Korhogo, 600 km d’Abidjan. Son père aussi aura été député pendant une trentaine d’années. Les germes du pouvoir ont ainsi bercé sa tendre enfance, sans jamais prendre la tête à ce grand croyant qui a toujours su entretenir une certaine distance avec la vanité. Réservé face aux honneurs, le jeune Amadou se consacra à de brillantes études notamment au Lycée de Dabou où il décroche une bourse pour l’Ecole des travaux Publics de Paris d’où il sort ingénieur en 1982. De ce parcours de combattant d’obstination, il tire son sens du mérite. C’est sans doute aussi ce qui justifie le choix des hommes et femmes qui, depuis son ascension au cœur du pouvoir, le côtoient. « Il déteste l’esprit courtisan » insistent la plupart des personnes qui le connaissent. N’ayant d’agenda politique autre que servir, aux côtés d’Alassane Ouattara son pays, Gon Coulibaly a cultivé un excès de discrétion qui a pu le desservir parfois. Le Premier ministre ivoirien est aussi porté par une grande foi, musulmane et une générosité qui, camouflée par le souci de la discrétion, ne fait l’objet d’aucune propagande. Et il n’a pas de cesse d’encourager son épouse à multiplier, comme elle l’a fait ces deniers mois, des actions humanitaires dans le pays, privilégiant, le plus souvent d’autres régions que celle de ses origines. Tout au long du dernier trimestre de l’année dernière, Assétou Gon Coulibaly a été aperçue dans le centre, l’est et même l’ouest du pays où elle a été pompeusement accueillie à Gagnoa, ville natale d’un certain… Laurent Gbagbo. Grand orateur et harangueur de foules, le Premier ministre est aussi un tribun qui ne fait du bruit que lorsque c’est utile. Même si c’est sa solidité technocratique qui lui vaut plus que toute la sympathie des bailleurs de fonds et des chancelleries occidentales, sa loyauté en a fait un homme affable et sans prétention.

Ses trois années n’auront pas que permis de déclencher le plan social de la politique gouvernementale mais aussi auront donné à la Côte d’Ivoire l’occasion de maintenir le cap de l’émergence. Un endettement maitrisé à 43%, une croissance attendue de 9% cette année, un taux de pauvreté en nette baisse et une inflation sous contrôle ainsi qu’un budget 2020 en augmentation de 10%, Gon Coulibaly aura maintenu les signaux au vert, tout en redynamisant la diplomatie, sous l’influence du président, un diplomatie longtemps mise à mal par une décennie de crise (2002-2011). Si le destin en fait un dauphin de Ouattara, la continuité aura été garantie, avec un penchant toujours plus fort pour le social, sa marque de fabrique.

 

MAX-SAVI Carmel, Afrika Stratégies France

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