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Cellou Dalein Diallo : « Le 3e mandat, l’opposition, les manifestations, les législatives, Condé, la Guinée et moi »

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Au premier tour de la présidentielle de 2010, les premières élections libres du pays depuis l’indépendance, il avait obtenu 39,72% des voix, contre à peine la moitié pour son rival, Alpha Condé (20,67%). La victoire, à 52,52% de l’actuel président au second tour a jeté du discrédit sur un scrutin décisif. Mais l’économiste de 67 ans a accepté sa défaite, pour « garantir la paix à la Guinée ». Depuis, il a perdu dans des conditions troubles, la présidentielle de 2015 et voit en 2020 sa dernière chance. Ce dernier vendredi de novembre, il a déjà enchaîné des manifestations contre le putatif 3e mandat de Condé qui, à 81ans, ne veut, contre rien, « entendre raison » selon ses détracteurs. Poussé à bout par ses principaux lieutenants, son fils, Mohamed, désigné par la presse locale comme « le prince de la corruption »,  au train de vie vertigineux et son épouse qui a sur lui, une certaine influence. Le président de l’Union des forces démocratiques de Guinée (Ufdg) ne veut pas céder et entend, avec le soutien de son influent réseau occidental et africain, bloquer « un passage en force du président sortant ». Et pour ce, il peut compter sur une opinion nationale hostile à un troisième mandat mais aussi sur de riches commerçants qui soutiennent les marches dans le pays. Après la prière du vendredi, alors que sa résidence de Dixinn (commune hébergeant de nombreuses ambassades ainsi que l’université de Conakry) est bombée (bondée) de monde, mangeant ici et là, l’inépuisable ancien Premier ministre de Lassana Conté a accepté de se livrer à Afrika Stratégies France. Un riche entretien avec précision et lucidité, malgré la fatigue. Preuve que les enjeux sont colossaux pour la démocratie. Alpha Condé, les législatives, la communauté internationale, la présidentielle, le 3e mandat, la révision des listes électorales… l’ancien Premier ministre n’évite aucune question et sans langue de bois, se passe parfois des gangs. Interview !

S’il maintient le mystère sur ses réelles intentions, il n’a encore jamais dit qu’il serait candidat à un 3e mandat. Est-ce que dans ces conditions, vos manifestations ne sont-elles pas un procès d’intention ?

Non. Nullement, vous savez que le législateur guinéen tenant compte de l’histoire récente de notre pays, a pris soin de verrouiller la limitation du mandat présidentiel, parce que nous avons eu dans ce pays droit à deux présidences à vie. Celle du Président Sékou Touré et celle du Président Lansana Conté. Le législateur lors de l’élaboration de cette constitution a cru devoir favoriser l’alternance démocratique en verrouillant la limitation du mandat, c’est ainsi qu’il est stipulé dans la constitution en vigueur que la forme républicaine de l’Etat, la pluralité politique et syndicale, la laïcité, le nombre et la durée du mandat du Président de la République, ne peuvent faire l’objet d’aucune révision.

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Vous faites allusion à l’article 154 de la constitution de la Guinée…

Absolument. Monsieur Alpha Condé n’a jamais critiqué cette constitution, il a prêté serment sur elle, il a juré de la respecter, la faire respecter par deux fois, maintenant vers la fin de son second mandat, il a trouvé le besoin de se maintenir au pouvoir. Il n’y a aucun moyen de réviser cette constitution.  Notre constitution n’est pas différente de celle du Mali, du Sénégal, du Bénin, du Ghana. Mais le seul objectif visé par cette campagne de changement de constitution, c’est pour permettre à Alpha Condé de rester, de se maintenir au pouvoir au-delà des deux mandats. Il n’y a donc pas de procès d’intention.

Aujourd’hui vous êtes dans une coalition, le Fndc (Front national de la défense de la constitution, Ndlr) qui réussit les manifestations, chaque semaine. Ne craignez-vous pas, au fil du temps, un essoufflement alors même que nous sommes à un an de la présidentielle ?

Ecoutez, vous savez, c’est un acquis important pour nous la limitation de mandat et le fait que cette limitation soit verrouillée. Les guinéens tiennent à cette constitution. La Guinée dans toute sa diversité politique, sociale, culturelle se retrouve au sein du Fndc pour défendre la constitution. Il n’y a pas de raison que les manifestations s’essoufflent.

Le Togo a une certaine similarité avec le cas guinéen où quand l’opposition (se ?) mobilisait vraiment,  il y a eu l’idée d’un dialogue, le président Condé faisait partie d’ailleurs des facilitateurs avec le soutien de la Communauté économique des états de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao). En termes de stratégies quelle approche vous avez aujourd’hui vis-à-vis même de la Cedeao et de la communauté internationale ?

Nous avons déploré la timidité de la réaction de la Cedeao et de l’Union Africaine et même de l’Union Européenne. Seuls les américains ont fait une prise de position claire, forte pour s’opposer au Président et ça à l’occasion de la visite de monsieur Alpha Condé aux Etats-Unis. Le département d’Etat a diffusé un communiqué dans lequel ils l’ont plutôt encouragé à lutter contre la corruption et appelé à respecter la constitution.

Et les Nations Unies dont le représentant, Monsieur Chambas est passé dernièrement en Guinée.

Ecoutez, Monsieur  Chambas était là,  la dernière fois, il nous a rencontré, il nous a dit qu’il était porteur d’une lettre du Secrétaire Général  des Nations Unies, adressée à monsieur Alpha Condé. On n’a pas manqué de lui expliquer les points de vue des Guinéens.

Vous restez éventuellement ouvert au dialogue?

Sur la constitution non. Cette constitution n’a pas prévu de dispositions permettant de l’abroger dans un contexte de continuité, elle peut être amendée dans les dispositions qui peuvent faire l’objet de révision mais il n’est pas prévu qu’on puisse l’abroger. Donc la simple idée de changer de constitution n’est pas légale.

Le phénomène de présidence à vie fait résurgence sur le continent. Que pensez-vous  d’une synergie d’actions entre différences forces sous-régionales qui vivent plus ou moins les mêmes situations pour un combat multinational ? En Côte d’Ivoire et au Sénégal, il y a la crainte d’un 3e mandat, au Togo, Faure Gnassingbé en brigue un 4e

On devrait au niveau de la Cédeao, l’interdire formellement et pour de bon. Je pense même qu’une idée avait germé avec le président Apha Omar Konaré au niveau de l’Union Africaine pour  décourager les modifications des constitutions avec pour effet de ne pas permettre aux chefs d’Etats de se maintenir au pouvoir. Mais ça n’avait pas prospéré. Au sommet de l’Union Africaine qui s’est tenu à Banjul, cette résolution avait été présentée par le Président  Konaré mais il y avait plusieurs Chefs d’Etats qui s’étaient opposés. Mais au niveau de la Cédeao  actuellement  je pense que tous les Etats ont cette limitation de mandats sauf si on considère  qu’on peut sauter ce verrou en changeant cette constitution parce que si vous parlez du Sénégal, si vous parlez de la Côte d’ivoire, c’est toujours profiter d’un changement de constitution, ce qui permet de ne plus être lié par l’ancienne constitution donc on peut continuer. C’est une parade qu’ils sont en train d’exploiter, mais nous dans notre constitution on a dit que nul ne peut exercer plus deux mandats consécutifs. Est-ce qu’au niveau de la Cedeao on peut adopter une résolution comme celle-là dans le cadre de renforcement  de la démocratie dans notre sous-région parce qu’après tout, nous sommes en avance sur les autres régions ? Bien sûr.

Longtemps opposant historique, respecté et soutenu par toute l’Afrique, Condé arrive au pouvoir et tente de s’accrocher. Finalement, il y a de quoi craindre que ce virus ne contamine tous nos opposants, une fois au pouvoir, vous compris…

Je sais que monsieur Alpha Condé a perdu beaucoup d’amis qui ont essayé d’influencer sa position au nom de la lutte qu’il a menée, au nom de ce qu’il a incarné, ils ne voulaient pas qu’il s’aventure dans une modification de la constitution mais il n’a pas voulu. Et certains l’ont, pour cela, abandonné. Je puis vous assurer que moi je suis un homme de conviction, je suis venu à la politique par conviction pour contribuer à instaurer la démocratie et l’Etat de droit dans mon pays ; bon je reste un politicien mais croyez moi que je reste très attaché à la parole donnée, les engagements que je prends dans ma vie publique, dans ma vie privée, je les respecte et les Guinéens me font confiance pour ça.

Vous êtes en période préélectorale avec le recensement en vue des prochaines élections législatives. D’abord quel regard vous portez sur ce processus de recensement et quelle serait votre posture ? Vous allez y participer si oui dans quelles conditions ?

La décision de ne pas participer n’est pas prise pour le moment, nous sommes dans le processus même si nous déplorons beaucoup d’anomalies.

Lesquelles ?

D’abord le chronogramme, la période prévue pour la révision était très courte. Je tiens à vous rappeler que c’est une révision exceptionnelle, extraordinaire. Pourquoi extraordinaire, par le nombre d’opérations à mener. Ensuite, il y a cinq générations de jeunes qui n’ont pas été enrôlées, ceux qui ont atteint 18 ans en 2015, en 2016, en 2017, en 2018 et en 2019. Donc il y aura beaucoup de mondes à enrôler pour la première fois parce qu’ils ont atteint l’âge légal de vote. Il y a naturellement l’opération qui consiste à radier tous ceux qui sont décédés, tous ceux qui ont perdu le droit d’être électeurs, mais il y a une opération importante qui demande du temps c’est l’assainissement du fichier parce qu’il y a eu un audit du fichier qui a mis en évidence beaucoup de faiblesses et cet audit a recommandé que tous les électeurs soient enrôlés de nouveau. Donc vous avez plus de six millions de Guinéens qui sont dans la base de données qui doivent venir se ré-enrôler comme si ils n’avaient jamais été enrôlés et tout ça demandera du temps alors que pour faire une révision classique, la loi a prévue jusqu’au 31 Décembre mais pour cette révision exceptionnelle par son ampleur, par le nombre d’opérations qui doivent être réalisées, la Commission électorale n’a prévu que 25 jours. C’est impossible de faire cette révision en 25 jours. 

Le processus semble vicié mais vous y allez tout de même ?

Nous sommes en train de réunir les éléments et au niveau de l’opposition politique on a fait une première réunion, on souhaite quand même prendre une décision pour toute l’opposition politique.

Propos recueillis à Conakry pour Afrika Stratégies France

Par Fabbi Kouassi

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