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BURKINA FASO : Après son impunité dans le putsch de 2015, la peur d’un retour de Soro est dans toutes les têtes

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Visé par deux mandats d’arrêts relevés grâce à une intervention discrète de l’Etat ivoirien, Guillaume Soro est toujours dans les esprits. Si ses complices, dans la fameuse tentative de coup d’Etat dont il est présumé « soutien actif » sont en prison, l’ex chef rebelle n’est aucunement inquiété pour l’instant. Dans les rues de Ouagadougou, son arrivée au pouvoir en Côte d‘Ivoire et une quelconque victoire de l’ancien régime devraient menacer à jamais un Burkina Faso que le terrorisme a mis au bord du gouffre.

Le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire sont deux pays intimement liés depuis au moins deux siècles. De part et d‘autres, les peuples sont liés. On rencontre d’ailleurs au Burkina Faso, de plus en plus d’ivoiriennes  tenancières de bar et maquis ainsi que dans la vie quotidienne. Une immigration accrue cette année, en partie par le fait que, les retombées de la croissance économique peinaient à se faire ressentir. Dans l’autre sens, des burkinabés qui sont présents dans divers secteurs en Côte d’Ivoire, cela existe, à grande ampleur, depuis avant les indépendances. Que ce soit dans les champs de café cacao, que ce soit dans les petites et moyennes entreprises ou même, parfois, parmi les cadres de grandes sociétés, ont retrouve des gens qui viennent du Burkina Faso voisin et dont certains portent, intactes, les vestiges patronymiques. Un état de choses qui a parfois diverses influences politiques sur la vie de la Nation ivoirienne, alimentant, au début et à la fin des années 90, de diaboliques relents identitaires dont Henri Konan Bédié fut le principal acteur et metteur en scène. Aujourd’hui, alors que le Congrès pour la démocratie et le progrès (Cdp) se réorganise dans l’opposition pour revenir au pouvoir, on craint qu’une quelconque victoire de Soro en Côte d’Ivoire ne soit un soutien. D’autant que derrière les attaques contre des civiles au Burkina Faso, le gouvernement voit la main de Blaise Compaoré et n’écarte pas qu’il ait pu, être aidé par le réseau sulfuro-terroriste de Guillaume Soro, notamment la filière Chafi…

Soro, impuni jusqu’à quand ?

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Lors de son dernier séjour en Espagne, à la veille d’un Crush qu’il y organisait, le candidat déclaré à la présidentielle de 2020 en Côte d’Ivoire aurait été inquiété. Il raconte, sans témoins, avoir été longuement dérangé par quatre policiers dont un, parlait mystérieusement français. Une curieuse tentative d’interpellation qu’il attribue à Interpol. Il faut noter que, dans deux affaires, Soro avait été visé par des mandats d’arrêts. D’abord, en France pour une plainte portée contre lui par Michel, le fils aîné de Laurent Gbagbo. N’eût été l’intervention d’urgence de l’Etat ivoirien et l’envoi, par Ouattara, d’un avion présidentiel pour aller récupérer l’ex rebelle, il aurait eu du mal à quitter le sol français alors qu’il y était pour une mission officielle. Depuis, le réseau Ouattara a réussi à effacer toute trace de cette affaire, ce qui a permis au tribun de séjourner plusieurs fois dans l’hexagone où il ne manque souvent aucune occasion de s’en prendre au chef de l’Etat ivoirien. Mais bon, « la mémoire courte du rebelle et son ingratitude y sont passées » selon un membre du gouvernement ivoirien. L’autre mandat d’arrêt est lié à une autre affaire. Mi septembre 2015, alors que le Burkina Faso menait sereinement sa transition, l’un des plus stupides coup d’Etat intervient. Gilbert Diendéré en est l’instigateur, avec l’appui, désormais évident, de Soro. Ce dernier l’y encourage et lui promet protection et argent dans un audio qui traîne encore sur internet. Si plusieurs acteurs, dont notamment deux généraux purgent des peines à la Maison d’arrêt et de correction des armées (Maca) au sein même du Camp Sangoulé Lamizana, l’ex président du parlement ivoirien n’a plus jamais été inquiété. Là encore, la diplomatie ivoirienne a obtenu l’annulation « pour vice de procédure » des deux mandats d’arrêt que la justice militaire a émis contre Soro en octobre 2016. Ce qui est loin de lui accorder une quelconque innocence d’autant que son implication a été prouvée par l’instruction. Il devrait, à tout moment, être inquiété d’autant qu’au-delà de son pays, il s’est activé dans cette affaire à déstabiliser le Burkina Faso. D’ailleurs, après la mise en scène de la fameuse tentative d’arrestation par Interpol, plusieurs juges burkinabés scrutent les voies pour rouvrir l’affaire et revenir sur sa culpabilité.

Isoler Soro pour la paix dans la sous-région

Son passé explique en partie l’isolement dont il est de plus en plus victime. Dans le contexte actuel de menaces terroristes, comment ne pas craindre que son arrivée, sous une forme quelconque au pouvoir ne soit une prime pour les barbares ? Le Bénin a été récemment victime d’une attaque qui a coûté la vie à deux imminents militaires français. Le Togo a déjoué, selon son ministre de l’intérieur, plusieurs attaques au cours de cette année et a même réussi, selon Yark Damehane, à arrêter plusieurs dizaines de présumés terroristes remis en grande partie au Burkina Faso. La Côte d’Ivoire a été, en 2016, victime d’une grande attaque, à Bassaam et le Ghana a annoncé, récemment, « ne plus être à l’abri d’attaques ». Les terroristes qui ont jusque-là leurs bases dans le Sahel, descendent de plus en plus vers les pays côtiers d’autant que le Mali tout entier, la capitale exclue, est à leurs pieds. S’il a été lui-même impliqué dans divers trafics d’armes, son principal soutien et ami, Moustapha Chafi est de toutes les sauces terroristes. Pendant des décennies, il a payé des filières pour obtenir, pour le compte de Blaise Compaoré, des libérations d’otages occidentaux. Et pour maintenir ses contacts avec le milieu, ce sulfureux milliardaire n’a jamais ménagé ses millions pour soutenir, selon plusieurs sources concordantes, des groupuscules dans le Sahel. Une influence qui lui a permis de se rapprocher de plusieurs pays du Golfe dont notamment le Qatar, très impliqué dans le financement de réseaux terroristes islamistes dans le monde. Mettre, dans cette situation, Soro hors d’Etat de nuire est une priorité sous-régionale. Cela peut justifier en partie le fait que la plupart des chefs d’Etat s’en méfient.

La crainte d’un retour en arrière

Le Congrès pour la démocratie et le progrès s’organise. Privé d’une grande partie de ses cadres qui ont formé le Mouvement du peuple pour le progrès (Mpp) au pouvoir à Ouagadougou, l’ancien parti de Blaise Compaoré se remet en scelle avec l’intervention de son fondateur qui, à travers trois courriers envoyés d’Abidjan, semble vouloir mettre fin à la récréation. Allié désormais de l’Union pour le progrès et le changement (Upc) de Zéphirin Diabré, l’ancien parti unique peut, en alliance, revenir au pouvoir. Ce qui, dans l’opinion nationale très sankariste, est perçu comme une reculade. Mais il n’est plus à écarter totalement. Cela engendrait un retour de Compaoré dans son pays, d’autant qu’il ne s’en cache pas lui-même, s’identifiant en « solution » face à l’insécurité galopante. Le retour du Cdp au pouvoir, c’est aussi une plausible liberté pour sa branche militaire menée par le Général Diendéré et très impliqué dans le fameux coup d’Etat. Ce serait surtout la grande victoire des terroristes, d’autant qu’ils verront revenir leurs anciens alliés aux affaires. Ce qui leur permettrait assez vite de renforcer leurs équipements et de disposer des filières d’Etat pour continuer des opérations ici et là. D’ailleurs, le gouvernement burkinabé voit constamment la main de Compaoré derrière les attaques. « Elles ne visent plus l’armée, ni les symboles de l’Etat, elles visent d’innocentes populations » constate un membre du gouvernement pour qui, « nul doute, l’ancien régime est derrière tout cela ». Car selon la même source, « paniquer les populations crée une virtuelle nostalgie des temps de stabilité sous Compaoré » et peut être favorable à son parti, le Cdp. Une hypothèse que minimise le chef de file de l’opposition, « je n’y crois pas et je n’ai aucun élément allant dans ce sens » a confié Zéphirin Diabré à Afrika Stratégies France.

Il y a donc de quoi, que ce soit à Ouagadougou ou ailleurs en Afrique de l’Ouest, qu’une éventuelle victoire de Guillaume Soro  à la présidentielle ivoirienne inquiète. Mais cela est loin d’arriver d’autant qu’aucun sondage, même ceux commandés par le cabinet de l’ex rebelle, ne lui donne pas  plus de 10%. Pire, il ne pourra, en aucun cas, réussir à être le candidat unique d’une opposition ivoirienne déchirée par les égos et les guerres de leadership. Situation largement favorable au pouvoir sortant qui capitalise un bilan conséquent.

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