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Revue d'intelligence et d'Analyse

Zéphirin Diabré : « Kaboré, Compaoré, le terrorisme, la présidentielle de 2020, l’opposition, le Burkina Faso et moi »

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Au siège du Chef de file de l’opposition (Cfop) où il enchaine réunions et rendez-vous, Zéphirin Diabré est égal à lui-même. Bosseur, précis, rigoureux, déterminé et confiant, il paraît parfois un peu trop optimiste mais jamais naïf. Les réflexes de réalisme acquis dans le monde des affaires où il a fait longue carrière le rattrapent très vite. Dans son modeste bureau de chef de file de l’opposition, le prince de Foungou, né à Ouagadougou nous y reçoit sans protocole. Diabré a, à première vue,  un avantage sur ses rivaux, sa forte conviction mais aussi son obsession quasi intime à être utile pour l’ex Haute Volta. Après l’Ecole supérieure de commerce de Bordeaux et la faculté d’économie de la même ville, ce docteur en sciences de gestion a été un truculent combattant de la lutte contre l’apartheid avant une sommaire carrière de professeur à l’université de Ouagadougou. Vite, le monde des affaires le rattrape avec un poste d’adjoint au directeur des Brasseries de son pays. Mais la politique n’aura jamais été loin. Député dès 1992, il aura été ministre du commerce, de l’industrie, des mines et même de l’économie et des finances avant de présider le Conseil économique et social entre 1996 et 1997. Intellectuellement boulimique, il abandonne la politique, un court instant, transite  par la prestigieuse université Havard avant de rejoindre l’équipe de  Koffi Anan comme Directeur général adjoint du Programme des Nations Unies pour le développement (Pnud). Mais c’est à Areva qu’il atteindra le paroxysme de sa carrière dans les affaires avant de créer en 2010 l’Union pour le progrès et le changement (Upc) qui lui vaudra le poste de chef de file de l’opposition en 2013 avec une vingtaine de députés. En obtenant  lors de la présidentielle de 2015 le tiers de l’électorat, celui qui reconnaît n’être pas prêt en ce temps est plus que galvanisé pour la prochaine présidentielle. Eloquent, cohérent, méthodique et prudent, il sera, à 61 ans en 2020, le principal challenger du président sortant. Conscient de ses faiblesses passées, il prépare minutieusement, dans l’ombre d’un cabinet très restreint, une victoire qu’il semble savourer avant l’heure. Mais rien n’est gagné d’autant que Rock Marc Kaboré ne doute pas non plus de sa prochaine victoire mais surtout, le parti de l’ex président Blaise Compaoré se remet, plus vite que prévisible, des divisions qui l’ont miné depuis la chute de l’ex dictateur. Une belle interview, lisez-là.

Pour mieux comprendre l’entretien, le Chef de file de l’opposition (cfop) désigne à la fois l’institution et son président.

Vous êtes le chef  de file de l’opposition du Burkina Faso, une respectable institution dans ce pays et vous l’êtes depuis 2013. Quel bilan faites-vous de votre gestion à ce poste ?

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D’abord il faut expliquer ce que c’est. Je ne suis pas le patron de l’opposition. Je suis le chef de file, en ce sens que mon parti est celui qui au sein de l’opposition, a le plus grand nombre de députés. Donc ce n’est pas une fonction où on commande aux autres. C’est une fonction où on est parmi d’autres pairs, avec lesquels on essaie de travailler. Si je dois tirer un bilan de ce qui me concerne, je le ferai en deux étapes et ce n’est pas la  même chose. En fait, j’ai été chef de file de l’opposition depuis 6 ans, mais c’est en deux étapes. Il y a une première étape qui était de 2013 à 2014, puis une seconde au retour de la démocratie, à partir de la transition en 2015. La première est sans doute celle qui est la plus mouvementée historiquement, puisque c’est en ce moment que l’opposition regroupée a su trouver le langage et le comportement qu’il faut, pour obtenir le mouvement populaire  qui a aboutit au départ de Blaise Compaoré.

Il y a eu un travail en amont sans doute ?

Ce sont les partis  de l’opposition regroupés au sein du Cfop, qui ont lancé le mot d’ordre, et toutes les grandes manifestations qui se sont passées jusqu’à la chute du régime, étaient convoquées par le chef de l’opposition au nom  de l’opposition auxquels se sont greffées toutes les organisations, y compris les Organisations de la société civile (Osc). Mais, dès que l’événement est arrivé, certains qui se croient beaucoup plus malins, ont vendu l’idée comme quoi c’est la société civile ou les Osc qui ont été les maîtres d’œuvre. Globalement, je dois dire que le bilan pour moi est en tout cas très satisfaisant. Je fais de mon mieux avec mon parti, pour assumer un peu notre fonction. J’en ai tiré beaucoup se de leçons que je vais partager en son temps. Comme le combat n’est pas encore terminé,  ce n’est pas encore l’heure du bilan définitif.

Le principal sujet au Burkina Faso, c’est la sécurité. Avec de nombreux attentats. Quel message vous portez dans  ce contexte au peuple du Burkina ?

D’abord il y a deux constats qu’il faut faire et qui ne sont pas des constats joyeux. Le constat, c’est qu’on assiste depuis 2015 à une dégradation constante de la situation sécuritaire. Le Burkina d’aujourd’hui n’a absolument rien à voir avec ce qu’il était il y a 4 ans. Malheureusement les forces du mal ont réussi à faire en sorte que leur action prenne de l’ampleur, beaucoup plus de morts, une psychose dans la société, des conflits communautaires qui viennent se greffer donc quelque part, ils semblent avoir réussi un peu d’une certaine manière. Et il faut avoir le courage de le dire, c’est que le gouvernement a failli, le rôle du chef de l’État et du gouvernement, c’est d’assurer la sécurité du pays et c’est le serment qu’ils font en prenant le pouvoir. De toute façon, c’est à eux qu’on a confié le pays, on leur a confié fin 2015, un pays qui n’est pas celui que l’on a aujourd’hui.

Qui était stable quand-même

Oui était stable, donc ils ne peuvent pas se défausser sur qui que ce soit. Il faut le dire parce qu’on sent bien qu’il y a une volonté  de faire croire qu’en réalité ils n’y sont pour rien, ils sont aidés dans cette tâche parfois par des leaders d’opinion, dont certains ont une crédibilité morale. Ça c’est le jeu auquel nous on ne peut pas adhérer. Il faut tout de même que l’ensemble de la population, les citoyens, l’opposition y compris, apportent leur soutien aux forces  de défense et de sécurité, qui se battent nuit et jour au péril de leurs vies, pour faire en sorte que notre bien commun qui est notre patrie, ne s’écroule pas aux mains des terroristes. Donc c’est un appel au rassemblement autour des forces de défense et de sécurité, mais ce rassemblement ne gomme pas les différences d’appréciation qu’on a avec le gouvernement et qui sont donc des divergences parce que nous, nous estimons que beaucoup de décisions qu’il prend, ne sont pas bien inspirées, à commencer par le choix des hommes. La guerre se gagne d’abord par le choix des hommes et par le choix des mots, comme ont dit et sur ce plan là, nous sommes complètement déçus.

Les ministres concernés par la sécurité ont quand-même été remplacés à plusieurs reprises sans que cela ne change grand-chose.  Est-ce que vous n’avez pas l’impression que le  fait que le Rsp (Régiment de la sécurité présidentielle) soit resté très longtemps, le chapeau ouvrier de l’armée a réduit le reste des forces de sécurité au second rôle, et que cela justifie l’incapacité de l’armée à faire face au terrorisme ?

Non, moi je ne crois pas à cette théorie qui consiste à faire croire que l’armée n’a pas été préparée. C’est une guerre à laquelle aucune armée au monde n’est préparée. A mon avis on ne peut pas le mettre à la décharge du Rsp, le fait qu’on ne soit pas prêt. Je pense qu’il y a des  questions beaucoup plus fondamentales aujourd’hui par exemple, quand on écoute, et quand on voit qu’il y a des problèmes d’équipement, ce qu’on ne comprend pas. Est-ce qu’on n’a  pas des problèmes d’organisation ? Est-ce qu’on n’a pas des problèmes de motivation ? C’est tout cela ! Quand je vois qu’il y a eu un meeting hier, où on offre encore des pickups, là je tombe des nues, parce que, si on offre des pickups et des motos, ça veut dire qu’il n’y a pas assez de pickups et de motos ! Ça pose des problèmes.

Puisque plusieurs attaques ont ciblé l’armée notamment des régiments et l’Etat major, on se demande si finalement, les forces de défense ne sont pas fragilisées ?

C’est ce que je suis en train de vous dire, donc on ne peut pas ramener cela uniquement à la question du Rsp. C’est vrai que le Rsp était là, mais le Rsp n’est pas une force antiterroriste. Le Rsp est une force de sécurité du président et donc du régime. Donc on ne peut pas dire que son absence explique ce pourquoi nous ne sommes pas efficace dans ce domaine là, dans la lutte contre le terrorisme, ce n’est pas possible.

Le porte-parole du gouvernement dit qu’il a des raisons  de penser que l’ancien régime que vous avez contribué d’ailleurs en tant que chef de file de l’opposition à faire tomber manipule ou pourrait manipuler les terroristes qu’il utiliserait pour déstabiliser le pays et donc la légitimité de Rock Marc Kaboré…

Moi je n’ai pas d’éléments de preuve, donc je fais beaucoup attention et je crois que c’est un alibi trop facile. Tous les régimes qui arrivent en place, que ce soit ici ou en Occident commencent par évoquer l’état de la situation dont ils ont héritée.  Cela permet  de divertir. Donc c’est un jeu politicien de dire «  ce n’est pas nous, c’est ceux qui sont partis ».

Vous, vous avez plutôt un parcours d’homme d’affaires, beaucoup plus aussi d’intellectuel et de technocrate, les élections, c’est dans un an, presque jour pour jour. Est-ce que vous vous dites que vous avez la solution, face à la récurrence du terrorisme ? 

D’abord, ne voyez pas ma personne, moi je suis à la tête d’une organisation politique et un parti, c’est une somme de richesses qui se mettent ensemble et si un parti se créé, c’est pour conquérir et exercer le pouvoir d’État. Si on l’a fait, c’est que nous pensons qu’on a une réponse à apporter, sinon pourquoi on le ferait ? Donc nous sommes aussi dans des dispositions mentales d’esprit que si demain on arrive au pouvoir, il faut qu’on puisse gérer cette situation là. Je peux vous dire simplement qu’elle ne nous fait pas peur. Et nous pensons qu’on a des idées sur ce qu’il faut faire, pour que les choses aillent différemment.

Au sein de votre parti, il y a eu une scission, on sent aussi au niveau du Cdp (parti de Blaise Compaoré, Ndlr), une sorte de scission ou de plusieurs courants qui traversent le parti. Est-ce que finalement, l’opposition n’est pas suffisamment fragilisée pour donner presque facilement un mandat à Kaboré ?

Non ce n’est pas l’effet que produit ces divisons. Et puis ce n’est pas la même chose. Pour ce qui nous concerne, il y a tout une poignée de députés élus sous notre bannière, qui, arrivés à l’Assemblée, ont joué un peu sur le règlement intérieur, qui autorise un député à aller dans le groupe qu’il veut. Et jouant sur cela, ils sont allés s’offrir en offrande au parti au pouvoir, en espérant avoir de l’argent et des postes. C’est basique. C’est valable ici comme dans beaucoup de pays, même dans la sous-région.  Ils ont cru qu’en allant là, ils allaient avoir des promotions. Mais il y a eu une sorte de désenchantement de leur part parce que ce à quoi ils s’attendaient, ils ne l’ont pas obtenu.

Revenons à l’opposition en général, quelle est la stratégie de l’opposition l’année prochaine ? Est-ce que vous aurez un candidat unique ?

Non ça ce n’est  pas la bonne stratégie. Dans le contexte actuel, ce n’est pas la bonne stratégie. C’est en multipliant les candidatures qu’on peut arriver avec trois ou quatre pôles puisqu’on connaît bien notre géographique politique. Il faut dire que contrairement à ce qu’on avait vu ici sous l’ancien règne, l’opposition cette fois-ci est forte.

Vous avez pendant très longtemps combattu le parti de Blaise Compaoré, Cdp, aujourd’hui vous vous retrouvez dans l’opposition, vous êtes contraints de travailler ensemble finalement…

Non, on s’est combattu pour un problème donné, c’était la question de l’article 37 ( pour sauter le verrou de la limitation des mandats, Ndlr) mais cette question est tranchée. Cette question n’est plus aujourd’hui au cœur du débat politique.

Donc aujourd’hui, vous êtes dans la même opposition ?

Eux-mêmes n’osent même pas venir dire aujourd’hui qu’ils voudraient être du pouvoir ad vitam etaernam, qui  ne  se limite pas. Donc pour nous la question n’est plus là. Dès lors qu’on n’a plus ça, est-ce qu’il y a quelque chose qui empêche de travailler ensemble ?

Cela fait 4 ans que Marc Kaboré est au pouvoir, quel regard vous portez sur son bilan ?

Il est négatif, ça ce n’est pas moi qui le dit, c’est tout le monde qui le dit. La seule chose qui est amusante, pas intéressante, puisque ce n’est pas un succès, c’est qu’ils passent leur temps maintenant, à finir les chantiers de route que Blaise a commencés.

A part la question des ressources, la question économique…

Mais l’économie est à terre. C’est vrai, le climat actuel n’est pas un climat propice à avoir des investisseurs, l’économie est à terre. Ils sont arrivés avec un Programme national de développement économique (Ppnds), mais il n’en parle plus.

Quelles relations vous entretenez aujourd’hui avec l’ancien président Blaise Compaoré. Il est à Abidjan à côté…

On n’a pas des relations particulières, puisque je ne suis pas de son parti et c’est essentiellement les femmes et les hommes de son parti qui le rencontrent. Moi j’ai des relations plutôt avec le président du parti, monsieur Eddie Komboigo qui est au Cfop ici avec qui on travaille.

Au début c’étaient les églises qui étaient attaquées, maintenant c’est les mosquées, ou tout au moins une mosquée a été attaquée, est-ce que vous craignez que cela ne remette en cause la cohésion des religions dans un pays où les religions ont toujours cohabité ?

Oui, en fait ils ont réussi à faire en sorte qu’il y ait une indexation d’une partie de la population. Il faut éviter des conflits religieux et les conflits communautaires qui risquent de casser le tissu social.

Est-ce que vous pensez qu’il y a un rôle important  que les grandes religions doivent jouer, notamment les catholiques, les musulmans, les protestants et même les animistes ?

Tout à fait, je crois qu’ils font le maximum. On a quand-même un pays où les grandes religions cohabitent sans aucun problème. Mais il faut éviter que le  diable nous déchire.  Ils doivent continuer a parler de la tolérance, de la discrimination et à promouvoir le vivre ensemble.

Propos recueillis à Ouagadougou par MAX-SAVI Carmel et Brice KODJO, Envoyés spéciaux de Afrika Stratégies France

 

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