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BURKINA FASO 2020 : Jeux, enjeux, dessous des cartes

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A douze mois de la prochaine élection présidentielle, des non-dits atténuent la visibilité dans le paysage politique burkinabè. Les partis politiques de l’opposition sont en quête de sérénité face aux dissidences et courants antagonistes qui les traversent alors que le parti au pouvoir est fragilisé par la multiplication des attentats terroristes.  Analyse des forces et faiblesses dans les différents partis.

Bien loin des pluies diluviennes, les derniers jours de chaleurs annoncent l’harmattan. Une saison des pluies difficile à cerner  comme pressentant les nuages indécis qui planent dans le ciel du pays des hommes intègres, à une année d’un crucial scrutin. Comme si plus rien ne sera comme avant mais surtout, parce que des incertitudes planent sur la prochaine présidentielle, qui sera en 2020 comme en 2015, cumulée avec des législatives. Bref, des élections générales. Dans la foulée de notre Spécial au Burkina Faso, nous vous offrons une grille du terrain, avec les forces en jeux. D’un côté une opposition qui n’aura jamais été autant divisée, de l’autre, une majorité pour qui rien n’est joué d’avance, d’autant qu’elle peine à convaincre les burkinabè sur le crucial terrain de la sécurité. Les attentats étant récurrents et le dernier qui a fait 16 morts ne datant que de lundi dernier.

Le Mpp dans le « billard »

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Dans une année, les Burkinabè seront appelés aux urnes pour élire leur président. Une présidentielle sur laquelle va planer l’ombre d’un fantôme ou plutôt un personnage décédé. Salifou Diallo. L’ancien président du Mouvement du peuple pour le progrès (Mpp) parti au pouvoir fut longtemps, dans l’ombre l’un des plus acrobatiques faiseurs de roi que le pays a connu. Homme fort sous le régime Compaoré son départ de l’ancien parti au pouvoir avec Roch Marc Christian Kaboré, actuel président du Faso et Simon Compaoré avait été déterminant pour la chute du régime Compaoré. Salifou Diallo était par ailleurs le directeur de campagne de l’actuel président en 2015. Il ne sera pas là dans un an et c’est le premier handicap de la majorité. Marc Kaboré devrait ensuite affronter une impopularité aggravée par la psychose terroriste mais aussi les guerres internes à son parti qui font que jusque-là, il est impossible de lui trouver un président. En attendant, le très chiche Simon Compaoré en assume la présidence intérimaire alors que l’actuel président de l’assemblée nationale est déjà pressenti pour le remplacer avant la présidentielle. Une succession qui ne sera pas sans secouer le parti présidentiel.

Le CDP recherche cohésion

Le Congrès pour la démocratie et le progrès (Cdp) est avant tout victime du bilan des 27 années chaotiques de Compaoré. Le parti est en ébullition à un an de la présidentielle, non seulement à cause de l’ancien président qui s’invite dans la danse mais surtout, à cause des nombreuses divisions. Depuis l’élection de Eddie Komboigo, le parti de l’épi et de la Daba (symbole du parti) n’a jamais connu de sérénité. Des leaders du parti et figures de proue comme Boureima Badini (ancien ministre de la justice), Léonce Koné,SaliaSanou( ancien maire de Bodo Dioulasso, 2e ville du pays) ou encore Alpha Yagode la jeune garde pour ne citer que ceux-là, ne filent pas le même coton avec Eddie. Et lui préfèrent clairement Kadré Désiré Ouédraogo. Ancien premier ministre sous Blaise Compaoré et ancien président de la commission de la Communauté économique des états de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao),Kadrésemble le mieux parti. Mais rien n’est évident quand la direction du parti est aux mains d’un potentiel candidat, notamment Komboigo. Une guerre sans pitié est donc prévisible d’autant que le chef du parti peut compter, lui aussi sur quelques soutiens de taille. Que ce soit  Mélégué Maurice Traoré, ancien président de l’Assemblée nationale ou Luc Adolphe Tiao, le tout dernier Premier ministre de Blaise Compaoré. A cette allure, il n’est pas non  plus exclu que le conflit interne ne fragilise davantage le parti, ce qui est d’ailleurs le vœux de l’Union pour le Progrès et la Changement qui peut en profiter pour imposer pour de bon Zéphirin Diabré comme le candidat idéal de l’opposition même si ce dernier s’est déjà prononcé contre une candidature unique contre le président sortant au premier tour.

Mahamadi Kouanda, le troisième larron

Une troisième personne de calibre existe au sein du parti, même si pour l’instant, il ne lève pas le doigt. Sans doute l’un des plus virulents antagonistes. Mahamadi Lamine Kouanda. Combattant de la première heure, il ne supporte pas la probable candidature de Eddie Komboigo et n’hésite pas à le faire savoir. Pour Kouanda, l’actuel président du Cdp n’incarne pas la dynamique nouvelle de la formation politique. Il a d’ailleurs réussi dans un premier temps, en saisissant la justice, à faire annuler la première convocation du congrès du parti. La deuxième tentative du camp Eddie a été la bonne. Le congrès du 22 septembre dernier a permis au camp du président très contesté du parti de prendre la main et ainsi de baliser la voie pour sa candidature. Une issue qui devrait empirer les divisions d’autant qu’une trentaine de membres ont été exclus  pour leur attitude  pas suffisamment dociles pour la direction actuelle du parti

Compaoré tente de s’imposer en patriarche

En pleine zone de turbulence, Blaise Compaoré, en exil à Abidjan,  veut sonner la fin de la récréation. Trois courriers du fondateur du Cdp, débarqués de la capitale ivoirienne forcent un rabattage des cartes. L’ancien chef de l’Etat a dans un premier temps, demandé l’annulation pure et simple des sanctions prononcées contre les membres du parti. En fustigeant la gestion actuelle du parti, il en désavoue sans doute par la même occasion les premiers responsables. Une situation qui pourrait profiter à Kadré Desiré Ouedraogo qui continue son offensive de charme. Mais c’est sans compter avec l’autre amazone, Juliette Bonkoungou  pour qui le soutien de Mahamadi Kouanda, un baron du parti, est un atout. S’il a longtemps, pendant trois décennies, été un leader charismatique et incontestable, les intrusions, parfois maladroites de Compaoré peuvent aussi être nuisible pour son parti. D’autant qu’ayant poussé dehors l’ancien régime qui menait le pays d’une main de fer, au risque de vies perdues, les burkinabés ne sont pas prêts, d’oublier de si tôt l’histoire. Dans une opinion nationale à dominance très sankariste, le retour au pouvoir de l’ex pouvoir-fort sera perçu comme un échec de la révolution qui a précipité, en 2014, le départ de Blaise Compaoré. Mais profitant d’une situation sécuritaire précaire, l’ancien militaire tenterait de travailler à un retour de son parti aux affaires s’imposant comme il peut, comme l’homme  qui pourrait aider à un retour a la sérénité. Ce, d’autant que dans l’opinion, des voix s’élèvent pour réclamer son retour comme un rempart contre le terrorisme.

Zéphirin Diabré, le challenger d’occasion ?

A l’Union pour le progrès et le changement (Upc), 2015 est déjà bien loin. Les regards sont tournés vers 2020. Première force politique de l’opposition à l’issue des dernières législatives, le parti du lion a connu sa période de zizanie. Résultat, la sérénité a foutu le camp. Une saignée au sein de l’hémicycle a bousculé les fondamentaux du parti. Des députés ont contesté la gestion de Diabré et sont allés jusqu’à créer une branche dissidente, l’Upc-Rd. Mais le chef de file de l’opposition se veut serein, « certains d’entre eux cherchent déjà à venir, ils ont été achetés et le regrettent déjà » confie-t-il à Afrika Stratégies France, insistant sur le fait que « la majorité qui les a manipulés n’a pas honoré toutes ses promesses« . Daouda Simboro, Lona Charles Ouattara et plusieurs autres compagnons ne parlent plus le même langage. La fissure est là, béate et béante et devrait fragiliser les chances de Zéphirin Diabré qui n’a tout de même pas encore dit son dernier mot.

Les couteaux de secondes mains

Ils sont de plus en plus nombreux à rêver du palais de Kossyam. Ce qui rend la prochaine présidentielle particulièrement excitante. Parmi eux, Yacouba Isaac Zida, ancien premier ministre sous la transition et aujourd’hui en exile au Canada. Isaac Zidaest soutenu par le nouveau parti créé par le professeur de droit et ancien ministre de la fonction publique, Augustin Loada. Le Mps (Mouvement patriotique pour le salut) a fait de l’ancien Premier ministre son joker pour la conquête du fauteuil. Sauf que considéré comme déserteur par l’armée et en délicatesse avec le pouvoir central, son retour n’est pas garanti. « Il pourrait être inquiété par la justice » distillent ses détracteurs dans l’opinion. Tahirou Barry, candidat du PAREN de Laurent Bado à la dernière élection, qui fut ministre de la culture avant de quitter le gouvernement veut repartir à la conquête du palais présidentiel sous les couleurs du MCR (Mouvement pour le changement et la renaissance), peu connu. Ablassé Ouedraogo, président de Le Faso Autrement ne s’est pas encore prononcé mais tout porte à croire que l’ancien patron de la diplomatie burkinabè sous Blaise Compaoré et candidat malheureux en 2015 repartira à l’abordage dans douze mois.

Comme on le voit, à douze mois de l’élection présidentielle, les jeux sont loin d’être faits. Et quand on évoque la dispersion de l’opposition, son chef de file rétorque, « l’opposition est en bien meilleure forme aujourd’hui qu’en 2014« . Zéphirin Diabré jure d’ailleurs qu’il est, aujourd’hui plus que jamais, prêt à diriger le pays. Sauf que, malgré les critiques qui l’accablent quant à sa gestion de la lutte contre le terrorisme, Marc Kaboré, le sortant veut brandir un « excellent bilan dans le domaine des infrastructures ». Cela suffira-t-il pour un second quinquennat ? Rien n’est moins sûr dans un pays où la société civile est très active.

Lassina Sawadogo, Afrika Stratégies France, Ouagadougou

 

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