Afrika Strategies
Revue d'intelligence et d'Analyse

Christian Jarrin : « L’Afrique a besoin de résultats ! »

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Christian Jarrin, 48 ans, d’origine martiniquaise, ancien business développer, basé en région parisienne, est le co-fondateur de BreizhAfrica, une structure qui crée des synergies entre les startup implantées dans la région de Bretagne, en France, et en Afrique. L’objectif, accompagner les jeunes entreprises innovantes du continent, en leur donnant toutes les clés qu’il faut pour assurer leur pérennité. L’entrepreneur revient pour Afrika Stratégies France sur la genèse de ce projet.

S’il y a une chose qui met en rogne Christian Jarrin c’est « l’inertie, le statut-quo, ou encore l’immobilisme et l’inaction. Il estime en effet que « quand une situation injuste survient et que l’on ne fait rien, alors quelque part on devient complice ». Lui refuse en tous cas d’être « ces complices qui restent les bras croisés sans rien apporter à l’Afrique alors qu’elle a tant donné au monde entier », aime-t-il dire. Le colosse d’1mètre 85, père de trois enfants, qui a fait l’essentiel de sa carrière dans les fonctions commerciales, soit plus de 20 ans, dont 18 ans dans le secteur digital, veut mettre désormais son expérience au service du continent. Il a en effet évolué dans de nombreuses entreprises du web, dont le groupe américain côté au Nasdaq, Value Click, pour laquelle il a été directeur commercial pendant quatre ans, de la filiale française, qui à l’époque avait une capitalisation boursière globale de près d’1 milliards de dollars. Même s’il gérait une dizaine de commerciaux et avait la responsabilité de comptes internationaux et de grosses agences, il décide à la quarantaine, suite à une profonde remise en question, de changer de voie, et de se lancer dans l’entrepreneuriat. Il commence par fonder avec une amie la plateforme Allpeoplefrom, qui a pour objectif de faire la promotion des talents des entrepreneurs de la Diaspora dans divers domaines. Il faut dire que le jeune homme de 18 ans qui avait quitté la Martinique pour déposer ses valises en métropole afin de poursuivre ses études a bien évolué depuis cette époque.  Aujourd’hui, celui qui a pratiqué les arts martiaux, durant toute sa jeunesse, notamment le karaté, son sport favori,  passionné par les peuples des civilisations anciennes tels que les vikings, romains, égyptiens, amérindiens…, et pratique quotidiennement la méditation entre un ou deux rendez-vous, veut apporter sa pierre à l’édifice à l’Afrique. Le concept de BreizhAfrica est un des moyens concrets qu’il a trouvé pour soutenir et accompagner notamment les jeunes entreprises innovantes du continent, dont il est tombé amoureux. « J’y ai toujours été très bien accueilli », précise-t-il. Il raffole également de la cuisine africaine qu’il a découverte au fil de ses voyages. « Chaque voyage me fait découvrir de nouveaux plats, de nouvelles saveurs, de nouveaux mélanges, de nouveaux ingrédients, de nouveaux cuisiniers. Et souvent je me dis que c’est l’un des meilleurs plats que je n’ai jamais mangés. J’ai récemment goûté les chenilles cuites au Cameroun… c’était pas mal du tout. Il faut dire que la sauce qui les accompagnait était excellente. Cependant, je n’ai qu’une demande, c’est que l’on me mette le piment à côté du plat, et pas dedans », raconte-t-il dans un grand éclat de rire. Hormis l’Afrique, l’entrepreneur, qui est passionné par la découverte de tous ceux et celles qu’il ne connait pas, s’est promis de faire le tour du monde.

Pouvez-vous nous expliquer le concept de BreizhAfrica ? Comment tout a commencé ?

BreizhAfrica a commencé comme une boutade entre amis, une fin de journée à l’heure de l’apéro. Mes amis bretons et moi parlions de l’avancée de nos projets et des réseaux que nos activités respectives avaient permis d’ouvrir. Et comme à chaque fois nous refaisions le monde avec nos belles pensées humanistes, nos envies d’autre chose, de nouvelles relations entre les hommes, entre le nord et le sud, entre les pays riches… et ceux qui le sont moins. Ces amis avaient organisé l’année précédente un premier challenge de startup bretonnes en Bretagne, avec un concours de pitch. Et naturellement nous nous sommes dit qu’il nous faudrait faire la même chose avec les startup de la Diaspora en France mais aussi en Afrique. L’idée est partie de là, et le site internet était fait trois jours après. Au bout de six mois à peine, nous avons fait notre première demi-finale parisienne ou nous avions 50 candidats, et sélectionnés cinq finalistes.

Vous vous préparez à vous rendre au Togo, où vous allez évaluer de nombreuses jeunes entreprises africaines qui vont participer au concours de pitch. Pouvez-vous nous donner plus de précisions sur le déroulé de cet évènement ?

Nous préparons en effet actuellement la seconde demi-finale qui se tiendra dans la capitale togolaise, Lomé, les 24 et 25 octobre prochain, en partenariat avec la Chambre du commerce et d’industrie du Togo, qui va nous accueillir. Notre projet a suscité beaucoup d’engouement puisque nous avons enregistré 250 inscriptions de startup, provenant d’une quinzaine de pays d’Afrique, pour cette demi-finale africaine, et étudié 50 projets sur Paris, qui nous ont donné les cinq premiers finalistes pour la grande finale, qui aura lieu à Bruxelles, en décembre. Les 25 demi-finalistes qui pitcherons au Togo, proviennent d’une dizaine de pays africains. Durant les pitch, chaque startup aura dix minutes pour convaincre. Il y aura ensuite dix minutes de questions/réponses avec le jury, qui délibérera pour désigner les finalistes.

Quels sont vos critères de sélection concernant ces startup ?

Nous avons plusieurs critères de sélections dont la traction, où nous évaluons la capacité de la startup à attirer des prospects, partenaires, clients, médias (qui ne sont ni de la famille ni des amis). Nous regardons aussi leur degré d’innovation, sachant qu’innover c’est littéralement introduire quelque chose de nouveau : cela ne concerne donc pas seulement un produit, mais aussi un usage, un service, une manière de faire. Nous vérifions notamment leur alignement, afin de voir si les services qu’elles proposent apportent des solutions car un produit doit avant tout répondre à un besoin, même anticipé. Enfin, nous sondons leur potentiel car ce n’est pas la jeunesse qui la fait la startup (certaines ont cinq ans), mais le potentiel de croissance exponentielle. Les startups sélectionnées bénéficient d’une immersion en Bretagne, en 2020, pendant une semaine. Mais aussi un accompagnement par nos équipes sur les sujets : juridiques, commerciaux, marketing pour une valeur de 5000 euros, une participation aux événements nationaux et internationaux de promotion de BreizhAfrica et une visibilité média dans nos réseaux et ceux de nos partenaires.

Pourquoi est-ce si important pour vous de soutenir les startup africaines ?

Important non. Vital oui. Car les enjeux du continent sont énormes en termes de développement démographique, et donc tout ce que cela induit en termes d’adaptation des pays, des infrastructures, des économies et plus particulièrement pour tous les sujets en rapport avec l’alimentation humaine. Tout ce qui contribue à l’autosuffisance alimentaire, l’autonomie économique et financière, l’accès à la santé et l’éducation sont primordiaux. Et nous avons à cœur avec BreizhAfrica d’apporter notre petite contribution, aussi infime soit-elle, à ce vaste chantier car la Bretagne est l’une des premières régions d’agro-business de France et nous souhaitons vraiment mettre en œuvre des passerelles économiques concrètes et opérationnelles pour faciliter les transferts de compétences. Notre objectif, participer à la révolution agricole africaine, qui s’accompagnera dans le même temps d’une révolution industrielle, digitale et énergétique. C’est le grand défi de l’Afrique de cette prochaine décennie et nous membres des Diasporas et afro descendants du monde entier il est de notre devoir et de notre responsabilité d’y participer, chacun selon nos capacités et moyens.

Lors de vos nombreux séjours en Afrique, quelles sont les principales difficultés que vous avez constatées au sein des startups ?

Tout d’abord, il faut reconnaitre qu’il y a un gros travail qui est fait par certaines chambres de commerces dans l’information et la formation des jeunes entrepreneurs. Et que depuis quelques années un certain nombre d’incubateurs ont vu le jour dans de grandes villes africaines, et elles apportent aussi leur soutien au développement de l’entrepreneuriat. Toutefois, compte tenu de l’étendue du continent, des infrastructures existantes, de certaines lourdeurs administratives, de la difficulté à trouver des financements ou parfois du simple éloignement géographique des centres de ressources… il est plus compliqué en Afrique de trouver l’ensemble des interlocuteurs qui vont pouvoir intervenir sur un projet. Et s’il s’agit déjà d’un parcours du combattant en France ou en Europe, alors en Afrique en fonction du pays, du projet, de l’antériorité professionnel du porteur, et souvent sa complète absence de réseau personnel et donc de soutien… créer et pérenniser son activité peut relever de l’exploit. Si l’on ne veut pas que l’entrepreneuriat ne se cantonne qu’à quelques élites, alors il faut mettre en place des programmes structurant pour y remédier. Aujourd’hui, nous bénéficions entre autres, du soutien de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF), de la Conférence Permanente de Chambre Consulaires Africaines et Francophones (CPCCAF), de Africa SMB Forum, du réseau Afric’Innov… Donc à partir d’une idée, nous avons créé un projet que nous espérons amener encore bien plus loin.

Comment voyez-vous l’avenir de Breizh Africa ?

Brillant. Parce que de toutes les façons je ne le conçois pas autrement. (RIRES). Mais aussi et surtout parce que le concept intéresse et plaît beaucoup car il s’agit de sortir des schémas habituels, des grands colloques, réunions et salons pour faire de la mise en relation directe. Amener des dossiers sur la table des acteurs économiques, trouver les experts capables d’y apporter les réponses, chercher les financeurs et autres partenaires économiques… C’est génial ! Je suis un commercial à la base et j’ai été formaté au résultat. Et l’Afrique a besoin de résultats, d’hommes et de femmes qui s’engagent pour changer la donne, pour que demain soit différent d’aujourd’hui et d’hier. Que celles et ceux qui « savent », cette nouvelle génération de sachants, issus de la communauté, à quelque niveau que ce soit, contribuent à l’émergence économique du continent. Il en va du bien-être de l’Afrique mais aussi de cette planète. Et il en va de la responsabilité de toutes celles et ceux qui ont simplement une conscience humaine.

Les relations entre l’Afrique et les territoires d’outre-mer n’ont pas toujours été aisées. Selon-vous qui, travaillez à effectuer des synergies entre les deux parties, les choses sont-elles plus simples aujourd’hui ?

Je suis Martiniquais, et donc Antillais d’origine. J’ai la chance d’avoir connue mon arrière-grand-mère qui un jour m’a parlé de son propre grand-père venu du Kongo dans les années 1850. Moi qui n’avais il y a 40 ans de l’Afrique que les images des reportages de l’époque, cela m’a créé un sentiment d’appartenance. Et même si elle n’a germé vraiment qu’en métropole quand j’ai rencontré des africains… la graine était plantée. Pour moi c’est une chance, car je ressens et vis mon africanité de plus en plus. Et mes différents voyages et l’accueil que j’ai toujours reçu m’ont fait apprécier ce continent et la population à l’identique des gens de chez moi. Aujourd’hui j’ai une famille élargie et j’en suis à la fois fier et reconnaissant. J’ai toujours l’impression de rencontrer un membre de ma famille quand je côtoie un homme ou une femme issue du continent et cela me fait toujours chaud au cœur. Donc je ne peux parler que pour moi et certainement pas au nom des autres ultra-marins, mais je fais et ferai tout pour rapprocher nos populations restées trop longtemps éloignées. Et parfois par des malentendus pernicieusement entretenus. J’invite donc, et il me semble qu’il y en a de plus en plus, mes compatriotes des îles à venir visiter notre continent « mère », et à prendre un billet retour, même s’il n’est que touristique, pour rentrer voir la famille. Cela n’a que trop duré. Le voyage dans l’autre sens étant également vrai.

Propos recueillis par Assanatou Baldé, Paris, Afrika Stratégies France

 

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