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COTE D’IVOIRE : L’énigme Ouattara et les secrets d’un incompris

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Derrière la carapace du chef intransigeant et rigoriste se cache un président loyal et sensible dont le principal défaut est d’être un peu trop en avance. A 77 ans, cet éminent économiste qui aura marqué profondément la Côte d’Ivoire est aussi un homme de réseau dont la francophilie prête à commentaires. S’il a conduit son pays aux portes de l’émergence, à la veille de la fin de son deuxième mandat, Alassane Ouattara est aussi un leader que l’ « ivoirité », les trahisons et l’ingratitude ont meurtri en un demi-siècle de vie offerte à son pays.

Les yeux sont tournés vers Abidjan. Ira, ira pas ? Il est difficile de savoir, à ce jour, si le président sortant est candidat à sa propre succession. Si la constitution lui permet de briguer encore deux mandats de 5 ans, Ouattara semble vouloir bien préparer sa succession à la tête de la Côte d’Ivoire. Alors qu’une alliance de l’opposition, rassemblant quelques uns de ses anciens alliés, organise un meeting conjoint entre les partisans des deux anciens présidents, Henri Konan Bédié ( 1993-1999) et  Laurent Gbagbo (2000-2010) , le chef de l’Etat est à Ouagadougou ce mi-septembre. La capitale burkinabé abrite un sommet spécial de la Communauté économique des états de l’Afrique de l’ouest sur le terrorisme. Alassane Ouattara porte encore des séquelles des attentats qui ont frappé Bassam (45 km d’Abidjan) qui avait fait, en mars 2016, 22 morts dont 16 civils. Depuis, protéger les ivoiriens contre tous les extrémismes violents est une obsession pour ce discret musulman plutôt modéré. Travailleur infatigable qui appelle ses ministres à des heures tardives malgré son âge, le président ivoirien est imbu d’un humaniste et d’une énorme sensibilité que sa renommé de « ferme » occulte souvent. Fidèle en amitié, reconnaissant et sensible aux gratitudes, ce vétéran de la politique ne s’attarde pas sur les désertions opportunistes. S’il a fait de Guillaume Soro ce qu’il est devenu en grande partie, il a toujours reconnu à Konan Bédié une place d’aîné, assimilable à celle d’un vice-président au point de susciter des agacements dans son camp. Aujourd’hui, évoquer ses ambitions, ses blessures et ses regrets dans le contexte actuel, c’est aussi découvrir un chef qui, avant d’être président, fut et reste impénitent  humaniste.

Il aurait voulu mieux faire

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Si, contre ce que lui permet la constitution, le président ivoirien quittait le pouvoir en 2020, il laissera un pays aux portes de l’émergence. Mais aussi un pays qui a enchaîné d’immenses exploits. La Côte d’Ivoire n’est pas que, avec ses 43%, le pays le moins endetté de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa), c’est aussi celui qui aura culminé tous les exploits. Une croissance qui approche les deux chiffres (9% en 2019), un budget 2019 qui à 7 334,3 milliards n’est pas seulement le plus élevé de l’espace régional mais surtout a connu une augmentation de 8,6% par rapport au précédent. Sans compter l’astronomique montant de 30.000 milliards consacrés au Plan national de développement (Pnd) ainsi que le programme social du gouvernement qui, sur deux ans, dépasse largement les 700 milliards. S’il est à droite et libéral, le président ivoirien dont le déchaînement pour la réussite de l’économie est parfois au détriment du social porte en lui quelque chose de fondamentalement mitterrandien. Ses constructions pharaoniques de ponts et d’infrastructures avec la pause de première pierre de l’impressionnant Carrefour d’Indénié lundi dernier, ses colossaux investissements dans les logements sociaux, la construction de géantes et modernes universités comme celle de Man, à l’ouest (545 km d’Abidjan), le mettent en comparaison avec l’ancien président français, pourtant socialiste. Cet embonpoint de l’économie a facilité au gouvernement d’atteindre presque son objectif de mobiliser 1 329 milliards de F CFA sur les marchés de capitaux cette année. La Côte d’Ivoire est devenue l’un des rares pays où les investissements étrangers directs s’augmentent vertigineusement. La politique du gouvernement a encouragé l’installation de grands groupes industriels mondiaux dope l’emploi et renforce la posture de première puissance régionale francophone de la Cedeao. Dans cette même politique, lors de son séjour fin août au Japon pour la Ticad, Amadaou Gon Coulibaly qui y représentait le chef de l’Etat a obtenu de Toyota qu’il installe une usine d’assemblage dans son pays. Mais Alassane Ouattara dont l’ambition peine à se limiter aurait voulu encore faire plus. Il inaugurera, s’il quittait le pouvoir en 2020, le 5e pont, contre les deux seuls qui existaient à son arrivée et qui sont des chefs-d’œuvre du premier président du pays. Mais la mise en cause de sa nationalité ivoirienne reste une plaie, difficilement curable pour ce colosse qui porte la Côte d‘Ivoire dans ses veines et lui a donné pendant sa truculente carrière le meilleur de lui.

Un patriotisme à l’épreuve de l’ivoirité 

Deux décennies après, Alassane Ouattara en porte encore quelques plaies intimes. Lui qui, dès sa jeunesse, s’est battu et a tout donné à son pays. La passion pour la Côte d‘Ivoire, il l’a héritée de Félix Houphouët Boigny, premier président dont il est considéré comme le collaborateur le plus proche. N’eut été sa décence naturelle et cette introversion pudique, il aurait pu lui succéder, au détriment de Bédié.  Il en aura été, durant plus de 3 années, le Premier ministre tout de même. C’est le père de la Côte d‘Ivoire qui l’a contaminé de ses ambitions démesurées pour le pays mais aussi sa vision lointaine. Mais l’avènement de l’ivoirité qui, en le visant personnellement, a créé chez des millions d’ivoiriens un ressenti d’exclusion l’a blessé et secoué. Comment Henri Konan Bédié a pu en arriver jusque-là, faisant de la haine et la frustration un concept qui dénie insidieusement, à de dignes fils leur « citoyenneté » ? Comment l’humain a pu, réfléchir si ingénieusement au profit du diable ? Depuis, alors que la réconciliation est en train d’aboutir, l’ancien président ivoirien qui aura été dans une alliance dix ans durant avec Ouattara ravive les plaies, indexant dans le dilatoire et l’insouciance, des étrangers ici et là, dans l’or ou dans le café cacao comme si mettre en course les vieux démons lui permettraient de revenir au pouvoir. Quand, pour Alassane Ouattara,  il n’y a eu d’existence que pour un seul pays, s’en retrouver exclu peut être insupportable. L‘insipide débat de « et » et « ou » a envenimé la vie politique du pays au cours de la décennie 1990-2000 et brisé l’unité de la Nation, si chère à Houphouët Boigny. Cet état de chose a définitivement secoué sans le briser l’attachement de ce vieux républicain à la grande Côte d ‘Ivoire dont il ne peut pas ne pas continuer de rêver. Si le pays s’en remet vaille que vaille, la rechute n’est jamais loin, d’autant qu’une alliance opportuniste d’opposants annonce déjà « recourir à tout » pour arriver au pouvoir. Quelle insanité dans un pays où, depuis dix ans, la transparence et l’équité ont augmenté, d’une élection à l’autre.

Entre réseaux et compromis

Mi-août. Saint Raphaël pour fêter, aux côtés du président français, le 75e anniversaire du débarquement en Provence. Ça sera la 8e fois, en un peu plus de deux ans que le chef de l’Etat ivoirien rencontre le président français. Si Emmanuel Macron n’a jamais caché « son immense admiration et son respect » pour Alassane Ouattara, ce dernier n’a jamais non plus caché sa francophilie au point d’être devenu, d’une certaine manière l’un des derniers monuments de la Françafrique sous les tropiques. Et s’il a pu résister aux trahisons et surtout à l’ivoirité, c’est grâce à cette ombre, force-tranquille, Dominique. Cette française de 65 ans est une épouse qui a su le porter contre vents et tempêtes. D’ailleurs, son penchant pour le maintien du franc Cfa, bien qu’économiste raisonnable pour ne pas prendre, dans la précipitation, le risque d’une nouvelle monnaie, est perçue, en partie à raison, comme un soutien à la monnaie coloniale et d’une certaine manière, à la France. Sur le continent, en intervenant dans la crise post électorale au Bénin, la longue crise togolaise et la situation fragile en Guinée Bissau, il s’est imposé comme un médiateur respecté qui a souvent, grâce à son esprit très rationnel, trouver des espaces d’entente et de cohésion pacifique. Mais pas que ça, Alassane Ouattara, c’est aussi le contrôle d’une partie des réseaux arabes notamment avec une proximité avec l’Arabie Saoudite. Pays qu’il visite régulièrement. Le fait d’être musulman pratiquant n’en est pas pour rien. Si son goût de la répartition fait qu’il délègue de plus en plus, soit à un collaborateur, soit à son Premier ministre pour le représenter ici et là, Ouattara reste le chef d’Etat francophone le plus écouté et surtout le plus influent de l’Afrique, son pays étant devenu un inégalable poumon économique avec des réformes qui ouvre la Côte d‘Ivoire sur le monde.

Dans un peu plus d’un an, s’il ne se représente pas, Alassane Ouattara laissera derrière lui un pays économiquement solide, socialement en reconstruction et surtout, où il a réussi à entretenir une paix durable. Avec l’expérience de la guerre, les Ivoiriens ne veulent plus revenir en arrière. Et plusieurs fuites de palais laissent penser que le président ivoirien, à cause de son âge et surtout, de son détachement par rapport au pouvoir, devrait, si l’Alliance d’opposition ne menace pas la paix, jouir d’une retraite qu’il aura méritée, après plus de 50 ans à servir un pays qui lui aura aussi beaucoup donné malgré les mauvaises notes, résultant des trahisons maisons et des coups bas sournois. Mais rien n’est joué tant que début mai, le Rassemblement des houphouetistes pour la démocratie et la paix (Rhdp) ne se choisisse un autre candidat. Toutes les portes restent ouvertes !

MAX-SAVI Carmel, Afrika Stratégies France

 

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