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COTE D’IVOIRE : Bédié, les derniers aboiements d’un illusionniste

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A 85 ans et après avoir été une demi-douzaine d’année au pouvoir, le sphinx de Daoukro est obsédé par un retour aux affaires. Malgré son bilan mitigé, ses relents ivoiriétaires qui ont fait morts et blessés et à la suite d’une décennie de « mariage » avec l’actuel majorité, il claque les portes pour revenir coute que coute. Et comme aucune alliance n’est contre nature, le vieux prince, veut s’appuyer sur Gbagbo et Soro. Deux rusés qui ont plus d’une corde à leur arc. Le ping-pong du désamour et des peaux de bananes promettent d’être long. La nuit des longs couteaux sera un marché de dupe à ciel ouvert entre des ennemis d’hier qui forcent une fragile coalition d’opposants. Décryptage !

29 juillet 2019. L’image aura alimenté commentaires et fait l’actualité à Abidjan comme ailleurs dans le monde. Celle de Gbagbo et de Bédié, discutant de l’avenir de la Côte d’Ivoire à Bruxelles. Sauf que, ironie du sort, l’image n’aura jamais été vue, puisqu’elle n’existe pas. Sinon dans les archives de l’ancien pensionnaire de La Haye. Si Gbagbo a accepté qu’une photo soit prise par ses services, il a exigé qu’aucune image ni vidéo ne soit publiée, pour ne pas « exploiter politiquement » une rencontre qu’il veut avant tout « fraternelle et humaine ». Quelques heures après la rencontre, l’exilé de Bruxelles n’a pas voulu que la seule image soit transmise à son aîné d’ancien président « pour l’instant ». Lors d’un dîner avec la seconde épouse de Gbagbo à Bruxelles, Bédié a vainement réclamé ladite photo avant de rallier sa résidence cossue du XVIe arrondissement de Paris. Finalement, Bédié ne s’est pas voulu exigeant non plus, le prince baoulé a eu ce qu’il voulait, une rencontre qu’il saura exploiter politiquement pour effrayer le Rassemblement des houpouëtistes pour la démocratie et la paix (Rhdp) dont il a quitté le navire à la suite de différend avec l’actuel chef de l’Etat. Les ténors du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (Pdci) brandissent ce bref échange comme la base d’une alliance jusque-là aussi obscure que la réticence de Laurent Gbagbo qui a, dès le début de la rencontre, insisté sur le fait qu’il n’est pas encore prêt à se relancer en politique. Aussi, lors de la rencontre, Henri Konan Bédié s’est permis de parler au nom de Guillaume Soro qu’il n’a pas vu depuis plusieurs semaines et que Laurent Gbagbo a évité jusque-là de recevoir. Aussi, le fantôme de Charles Blé Goudé n’a jamais autant régné sur une rencontre que celle-là. L’ancien ministre de Gbagbo était réticent à l’idée d’une telle initiative et nourrit surtout de fortes ambitions présidentielles pour lesquelles tout accord contre nature pourrait être compromettante.

Gbagbo réfléchit, Bédié partage déjà des postes

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En résidence conditionnée en Hollande d’où il ne peut sortir, Charles Blé Goudé avait, ce 29 juillet, une oreille à Bruxelles. Et sans doute aussi, son fantôme. Alors que Laurent Gbagbo veut une rencontre préalable qui ouvre la voie aux discussions, Pierre Narcisse Ndri Kouadio qui en voulait une occasion pour propulser la candidature de son mentor a insisté pour que les deux chefs d’Etat « aillent à l’essentiel ». Nommé directeur de cabinet de Bédié à la suite du départ inattendu, en octobre dernier, de Lénissongui Coulibaly, N’dri kouadio est un fidèle de Bédié qui l’utilise pour distiller l’idée de son « irréfutable candidature » au sein des fédérations locales. Il a pris soins de préparer ce qui devait être l’ordre du jour, côté Pdci de la rencontre. C’est d’ailleurs lui qui a émis l’idée d’un partage de pouvoir avant la campagne, entre Gbagbo, Bédié et Soro. Une idée qui n’a pas emballé le fondateur du Front populaire ivoirien (Fpi). Le plan Bédié propose le poste de Premier ministre à un lieutenant de Laurent Gbagbo ainsi que celui de vice-président à Guillaume Soro. Prudent, Blé Goudé y trouve un piège d’autant que le président, poste que Bédié se réserve, peut limoger à tout moment son premier ministre. Une chose est certaine, le président du Pdci est prêt à toute concession, pourvu qu’il soit le candidat de la coalition. Une issue périlleuse d’autant qu’à 85 ans, malgré sa relative bonne santé, l’ancien allié de Ouattara fait face à quelques problèmes de cœur et doit se reposer de longues heures par jour, un état peu propice à une campagne électorale qui se veut virile. Pire, il est peu probable que l’accord tienne d’autant que Laurent Gbagbo préfère préparer son retour en Côte d’Ivoire et déterminer, en ce moment, la suite de son combat politique. S’il est peu évident qu’il retourne à Abidjan où il reste populaire, avant l’échéance électorale, Gbagbo se voit d’avenir qu’à travers Charles Blé Goudé. Le socialiste ne voudrait donc pas se compromettre dans un accord préjudiciable à son poulain qui ne veut pas en entendre parler. Qui pis est, au sein de la coalition, les pro-Soro pense que c’est le tour du « jeune ». Ils indexent l’âge, 85 ans, de Bédié et surtout, le fait qu’il a déjà été aux affaires. Bâtie sur des désirs de revanche de part et d’autre, cette alliance peinera à tenir le coup. D’abord, Blé Goudé a un autre plan. Il vient de transformer le Cojep en partie politique dont il a pris la tête, au cas où, chose improbable, la Cour pénale internationale le libérerait avant la présidentielle.

Fulgurant parcours gâché par l’égo et le narcissisme

Henri Konan Bédié aura, l’année prochaine, 86 ans révolus lors de la présidentielle de 2020. Il aura été tout dans le pays qui l’a vu naître. Ministre de l’Economie et des Finances pendant près d’une décennie, président de l’Assemblée nationale 12 années durant et Président de la République. Et dans l’accord qui a uni son  parti au Rassemblement des républicains (Rdr) pendant près d’une décennie, il a fait office de vice-président si ce n’est de président délégué. Un parcours qui aurait été plus noble si, animé par la sagesse, il était mis au service de la Nation. Mais son penchant pour la vengeance le rattrape. Obsédé par sa propre personne, narcissique invétéré, l’ancien président ne pense à autre possibilité que celle d’être le prochain président de la Côte d’Ivoire. Dans sa résidence de la rue Beethoven, l’ancien chef d’Etat attend le retour d’un émissaire pour échanger avec François Hollande, l’un des rares dirigeants de haut niveau qui n’a pas refusé de le recevoir. Ironique espérance pour un homme qui a toujours oscillé entre la droite impérialiste et l’extrême droite à l’ivoirienne. Curieux qu’il ne trouve pas mieux que de s’accommoder d’une improbable audience avec un homme de gauche. Comme si, face à l’excès de l’ambition, rien n’est interdit à un vieillard dont c’est le dernier combat politique.  Aussi, doit-il faire avec le nombre sans cesse croissant de ses proches d’hier qui ont changé de camp. Chaque départ étant une perte pour son influence. Daniel Kablan Duncan est actuellement vice-président de la Côte d’Ivoire alors que le secrétaire général de la présidence, Patrick Achi s’est toujours opposé au divorce de son ex mentor avec la majorité présidentielle. Dans le gouvernement, des anciens « pédécéïstes » ne lâchent pas la maison Rhdp. Kouassi aux mines, Kouakou à la protection sociale, Anoblé délégué à l’industrie et Danho aux sports. L’autre Kouakou, le puissant et discret Amédé Koffi tient l’équipement, Ouélé est à la santé et Fofana au tourisme. Une cargaison d’hommes compétents qui ont vidé de sa substance Bédié et altéré une bonne partie de sa popularité. La plupart lui reproche son obstination pour le pouvoir et l’irresponsabilité avec laquelle il a, à travers conférences de presse et déclarations malvenues, nié sa part dans les passifs du pouvoir. Pis encore et comme il sait le faire, il tente de réveiller les vieux diables de l’ivoirité pour opposer un peuple qui avance, lentement, vers la réconciliation.

Issues ?

La grande alliance de l’opposition va vite buter sur des conflits de leadership. D’abord, Guillaume Soro qui espère que c’est « son tour » ne cèdera rien. Pendant que Bédié est à Paris, l’ancien président de l’assemblée nationale ivoirienne a multiplié des rencontres avec la diaspora et promet  » aller voir Bédié pour diriger, enfin la Côte d’Ivoire », avec son soutien. Une prétention mal perçue dans le camp du Pdci où on ne voit pas comment le prochain candidat de l’opposition peut être quelqu’un d’autre que « Bédié ou l’un de ses légataires ». Si Soro opte pour une participation de tous au premier tour et un ralliement au second tour, Bédié craint que ce faisant, « l’opposition ne donne à Ouattara ou à son dauphin la chance d’être élu au premier tour ». Il n’a sans doute pas tort, eu égard au bilan économique et politique du pouvoir actuel. Mais chacune des deux hypothèses exclut de prendre en compte le rôle que peut jouer Charles Blé Goudé. L’ancien responsable Jeunesse de Gbagbo multiplie des initiatives qui laissent présager d’un positionnement pour la présidentielle et surtout, il réclame l’héritage politique de Laurent Gbagbo avec qui il aura passé plusieurs années dans les geôles de la justice internationale. Une situation qui multiplie les ambitions et rend plus éclectique que jamais l’issue de la présidentielle pour l’opposition. L’ancien ministre de la Jeunesse de Laurent Gbagbo qui voue une haine sans pareille à Soro, manipule, depuis sa « zone d’attente hollandaise » l’entourage de l’ancien président contre toute alliance avec Bédié, comme si lui-même n’a pas encore dit son dernier mot. Rien n’est certes moins évident d’autant que la décision finale de la Cpi pourrait prendre plusieurs mois et surtout que plusieurs procédures judiciaires pèsent contre son maître et lui à Abidjan. Il est complexe pour l’opposition ivoirienne de prévoir tous les plans nécessaires puisque non seulement, Alassane Ouattara peut être, constitutionnellement candidat, et bien que des noms de dauphins potentiels reviennent sans cesse dans les médias, il est périlleux pour l’instant d’imaginer le vrai plan de la majorité. La mise en place du jeu politique pour 2020 devrait donc attendre au moins le premier trimestre de l’année prochaine. Un temps d’attente qui fait monter les tensions au sein d’une opposition que tout divise mais qui s’efforce, vaille que vaille, de se mettre ensemble. Improbable destin !

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