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Côte d’Ivoire : Soro, la déchéance d’un roitelet qui joue avec le feu

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Poussé  en février dernier à rendre le perchoir du parlement à Abidjan, Guillaume Soro multiplie des sorties contre Ouattara. Révélant, parfois maladroitement, de subtiles secrets d’un système sur lequel, pendant deux décennies, il aura construit carrière et privilèges. Entre show communicationnel et yoyo d’enfant gâté, il n’épargne personne, oubliant son passé d’horrible chef de guerre et surtout, jouant, parfois naïvement, avec le feu comme si l’ivresse et l’obsession du pouvoir lui avaient altéré une part de raison. Décryptage !

21 février. Une marmaille de grosses cylindrées embastille dans une aveuglante poussière les petits villages qui précèdent Ferkessédougou. Avec ses 130.000 habitants, cette ville du District des Savanes est un enclos sénoufo du nord de la Côte d’Ivoire. Dopé la veille, au cours d’un long entretien téléphonique par le malicieux soutien du trop habile « Nzuéba », surnom d’incontrôlable félin attribué, à raison, à Henri Bédié, Soro a entamé une tournée dans toute la Côte d’Ivoire. D’abord dans son Ferké-Land où il a été accueilli avec enthousiasme puis dans d’autres régions du pays après un détour chez le roi déchu de Daoukro. L’ancien président ivoirien dont les vraies intentions sont encore secrètes a tout intérêt à tirer profit de cette mise en scène soigneusement orchestré par un futé service de com, dont, mieux que n’importe quel autre leader ivoirien, Soro dispose. Des séquences pimentées, des extraits choisis, des déclarations passionnantes sinon trop passionnées, l’ancien président du parlement zappe secrets d’Etats et courtoisie républicaine. Il entend tout dire, flirtant obstinément avec l’exagération pour que la mise en scène ne souffre d’aucune modestie. Oubliant qu’en attendant la riposte présidentiel, les diplomates accrédités à Abidjan s’en offusquent pour certains et le tiennent à l’œil.

Non-dits et illusions

Janvier 2017. De nombreuses mutineries se multiplient dans le nord du pays, notamment dans la ville de Bouaké, ancien bastion de la rébellion menée par Soro. Très vite, des renseignements remontés à la présidence identifient le président de l’assemblée nationale derrière les mouvements militaires d’humeur. Dans la foulée, l’éternel protocole de Soro, Soul to Soul sera interpellé après que soit découvert chez lui une cargaison d’armes dont une partie a servie aux mutins. Malgré l’insistance dans l’entourage présidentiel pour  « mettre hors d’état de nuire »  Soro, Alassane Ouattara aura résisté et protégé son poulain malgré les nombreuses preuves évidentes de son implication. Depuis les dernières législatives, des voix se sont élevées au sein de la majorité pour que ne soit pas reconduit celui qui venait de présider pendant un mandat l’assemblée nationale ivoirienne. Mais Ouattara qui n’a pas voulu ouvrir, déjà à l’époque, la guerre, s’est résigné à le soutenir, jusqu’au bout. Mais comment comprendre que, opposé à la création du grand Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (Rhdp), il en profite de la  victoire pour se maintenir à la tête du parlement ? Si dans l’entourage de l’ex chef de la rébellion, on murmure que « Ouattara lui avait promis la présidence » en 2020, cela est d’autant plus contradictoire que Bédié réclame à cor et à cri la même succession sous « serment du président ivoirien ». Mais aussi opportuniste qu’il soit, Soro ne ménage ni amalgame, ni polémique, allant jusqu’à soutenir Gbagbo dont il disait, il y a quelques années, dans une vidéo remise en lice qu’il est « responsable de 3000 morts ».  Depuis, l’homme fort de Gagnoa est devenu fréquentable au point où le leader sénoufo n’écarte même plus d’aller lui rendre visite en Belgique. Allant de contradictions en confusions et espérant par tous les moyens empêcher l’élection d’un potentiel dauphin de Ouattara à qui Soro  qui a soutenu hier la réforme constitutionnelle dénie aujourd’hui la possibilité d’un troisième mandat.

Le choix de la non-riposte

Le camp Ouattara évite de réagir. Il entend laisser son filleul d’hier mourir de son propre poison. Malgré l’insistance de quelques barons autour du chef de l’Etat, Ouattara a réussi, jusque-là, à éviter des ripostes à l’endroit de celui qu’il appelle encore, en privé, « mon fils« . En marge de sa dernière visite à l’Elysée, il n’a pas hésité à rappeler que « Soro peut revenir à la maison quand il le souhaite« . Une manière aussi de banaliser le divorce d’avec  son ancien Premier ministre. Mais ils sont de plus en plus nombreux à craindre que les excessives et tonitruantes  sorties qu’enchaîne Soro par des visites de sympathisants dans sa résidence cossue de Marcory ne pousse à bout Ouattara. Dans ce cas, la riposte pourrait être à la hauteur d’autant qu’introverti et prudent, le président ivoirien sait prendre sa revanche. Froidement. Car à Soro, il aura tout donné. Au truculent et ambitieux leader estudiantin aux idéologies éclectiques, il a offert toutes les opportunités. Bien qu’instable, tantôt communiste, tantôt marxiste, parfois socio-démocrate, Soro aura toujours su compter sur la bienveillance de son « maître » dont il s’agace aujourd’hui, comble de l’orgueil, qu’il l’appelle « jeune homme ». Comme Brutus qui, au faîte de sa gloire d’illusion, n’avait plus qu’une obsession, tuer César. Sauf qu’ici, en position de force, la riposte du camp présidentiel pourrait être dramatique pour celui qui, en privé, menace de « balancer des secrets d’Etat « si Ouattara s’en prend à lui. Comme si la sécurité et la souveraineté de la Côte d’Ivoire peuvent, au gré des humeurs d’un ancien rebelle, faire l’objet de chantage. Une attitude qui a provoqué un coup de froid avec l’ambassadeur des Etats Unis avec qui, Soro entretenait pourtant d’excellentes relations jusqu’à récemment.

La géopolitique désabuse Soro

Depuis sa mise à l’écart, Soro qui ne digère pas « un départ précipité » et qui d’ailleurs, aurait voulu finir son mandat dont il n’a consommé que la moitié, surfe sur la fibre tribaliste. Il veut, à travers lui, victimiser l’ensemble des sénoufo, ce qui est loin d’être la réalité. Avec ses 1,7 millions de populations, les Sénoufo, littéralement  « adeptes des champs » constitue une population peu homogène, avec des variations sensibles d’une grande agglomération à l’autre. Ainsi, qu’il soit de Boundiali ou de Katiola, de fines nuances culturelles et de profondes divergences historiques les distinguent. S’il peut compter sur ses frères de Ferkéssédougou, à peine 1% de la population de Côte d’Ivoire, d’autres dignitaires du régime dont Amadou Gon Coulibaly tiennent le nord du pays avec Korhogo comme fief principal. 3e ville du pays, cette cité commerciale a connu, ainsi qu’une grande partie du nord, un rapide développement qui a rapproché les populations de la politique de Ouattara. Ce qui devrait minimiser les chances de Soro, sauf s’il a le soutien de Bédié et de Gbagbo. Le premier compte sur les siens, les Baoulés, pour prendre  sa revanche sur Ouattara qu’il accuse de ne pas le soutenir pour la présidentielle de 2020. Le second est encore interdit de séjour dans son pays et dans un pays fortement tribalisé, devrait partager les populations bétés avec un autre héro de la justice internationale, Charles Blé Goudé. Si en 2010, Bédié a su compter sur 25% de l’électorat, les choses ont changé depuis que Daniel Kablan Duncan est depuis devenu vice-président et que Patrik Achi a pris le secrétariat de la présidence. Le bastion électoral du Parti démocratique de la Côte d’Ivoire (PDCI) est ainsi bien éclaté par le départ de Alain Rochard Donwahi, Kobenan Kouassi Adjoumani ou encore Amédé Koffi Kouakou, tous ministres de l’actuel gouvernement. Une grande partie de l’électorat bascule de facto dans le grand Rhdp et les dernières élections municipales en sont la preuve. Avec ses 92 communes remportées, le parti présidentiel a fait presque le double des 50 que totalise le Pdci alors que la plupart des gagnants des 56 communes qui reviennent aux indépendants sont proches du Palais.

Méfiance de la communauté internationale

13 mars, alors qu’on s’y attendait le moins, Guillaume Soro qui entretient de bonnes relations avec l’ambassadeur de la Belgique à Abidjan a réussi à le déplacer à son domicile. Hugues Chantry n’a pas fait de déclaration à sa sortie d’audience mais la cellule de communication a bien exploité cette visite comme un soutien. Pourtant, le diplomate wallon a, deux jours avant ce déplacement, informé la présidence et obtenu l’avale de Ouattara. Une chose est évidente, compte tenu de son passé de guerrier, Soro aura du mal à se faire accepter par la communauté internationale alors que son rôle de chef de guerre l’aurait conduit de fait à la Cour pénale internationale, CPI, où deux cellules viennent de se libérer depuis que Charles Blé Goudé et Laurent Gbagbo ont été libérés sous conditions début février dernier. De nombreuses notes diplomatiques au Pentagone lui attribuent divers trafics (armes et drogues) pendant le règne de la rébellion, le casse de la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’ouest (Bceao) ainsi que la déstabilisation du Burkina Faso voisin dont le procès est en cours.  C’est d‘ailleurs ce qui justifie l’annulation de son projet d’étude à la Havard où son immunité parlementaire ne saurait le protéger contre d’éventuelles poursuites américaines. Très prudent, celui dont Ouattara a fait son premier « Premier ministre » évite de séjourner en espace schengen alors que depuis ses démêlées avec le chef de l’Etat, son plus grand soutien parmi les dirigeants africains, le roi Mohamed VI ne prend plus ses appels. Une  situation qui l’a aussi éloigné de Faure Gnassingbé, président du Togo ou encore de Macky Sall  avec qui il entretenait de « cordiales » relations. Deux enquêtes étant en cours aux Etats Unis sur l’enrichissement illicite concernant Soro, Macron  ayant soigneusement évité de le recevoir depuis son arrivée au pouvoir, le désormais ancien président de l’assemblée ne pourra plus que difficilement compter sur la soutien de l’Etat ivoirien qui lui aura permis d’échapper à la justice française qui a tenté de l’interpeller en décembre 2015, alors qu’il était à Paris. En Afrique, la plupart des dirigeants sont dégoûtés par son aisance à « cracher dans la soupe » qui l’a nourri et Ibrahim Boubacar Kéïta le lui a bien exprimé.

En provoquant gratuitement ses amis d’hier, Guillaume Soro ne met pas qu’en danger sa sécurité, il menace celle de l’Etat. Mais au fond, quoi de plus normal pour celui qui ne doit sa carrière qu’aux situations de crises qu’il crée et entretient et aux turbulences auxquelles il n’a de cesse d’exposer son pays ?

MAX-SAVI Carmel, Paris, Afrika Stratégies France

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