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Fadel Barro : «Macky Sall ne supporte pas la contradiction, les 350 millions sont imaginaires»

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Icône africain d’un engagement citoyen pour la démocratie, le mouvement «Y en a marre» était à la pointe de la contestation d’un 3e mandat de Me Abdoulaye Wade (président du Sénégal de 2000 à 2012) et contre une «dévolution monarchique du pouvoir» en faveur de Karim Wade. Un combat qui aura profité à Macky Sall, alors opposant et candidat. Depuis son élection, ce dernier supporte moins l’inflexibilité du mouvement. Alors que la présidentielle de 2019 (le 1er tour est prévu pour le 26 février) s’approche à grands pas, Macky Sall a ouvert la guerre à toutes opinions contradictoires. C’est ainsi que la semaine dernière l’agrément de l’ONG Enda Lead Afrique, partenaire institutionnel de «Y en a marre» lui a été retiré. Le coordonnateur du mouvement décrypte la situation pour Afrika Stratégies France. Une interview réalisée à Dakar, au Sénégal.

Fadel Barro, cela fait bientôt 7 ans que Macky Sall est aux affaires, pourquoi c’est maintenant qu’il s’intéresse aux sources de financement de «Yen a marre» ?

Justement parce que les élections approchent et ils (les gouvernants) ont peur de «Y en a marre». Et pourquoi ils ont peur de «Y en a marre», c’est à eux de le dire.  Dire que  «Y en a marre» reçoit des financements illégalement  d’ONG est un faux débat. Ensuite, ils veulent assimiler l’image du mouvement à des recherches de financement auprès des bailleurs de fonds, afin de nous décrédibiliser. Mais ça ne marchera pas. L’Etat pense que Osiwa et Oxfam nous ont soutenus par le biais de Lead Afrique, du moment où «Y en marre» ne signe  de contrat ni avec Oxfam ni avec Osiwa.

Pensez-vous que votre mouvement constitue une réelle menace pour la réélection du président Sall en 2019 ?

Demandez-leur si nous sommes réellement une menace ou pas. Ce qui est constant, c’est que ce que nous faisons, nous le continuerons de manière sereine et responsable, en sensibilisant la jeunesse. Peut-être qu’ils (les gouvernants) n’ont pas intérêt à ce que les jeunes participent massivement à l’élection. Peut-être aussi qu’ils ne supportent pas la contradiction apportée par «Y en a marre»  parce que notre mouvement reste un mouvement très critique vis-à-vis du déroulement de l’action publique, non pas pour remplacer les autorités parce que le pouvoir ne nous intéresse pas, ni pour aider un quelconque camp. Nous ne sommes d’aucun bord, nous sommes équidistants des partis politiques.

Avant le retrait de l’agrément à Lead Afrique francophone, Macky Sall en personne s’était attaqué à Amnesty International Sénégal. Et Quelques semaines auparavant, c’est le ministre des Mines qui accusait la société civile de «désinformer la population». Serait-ce une stratégie globale de diabolisation des contre-pouvoirs ?

Exactement, il y a une tentative des restrictions de l’espace de la société civile, une tentative de musellement. Mais ce n’est pas nouveau au Sénégal en fait. C’est pourquoi nous ne sommes pas du tout ébranlés. En 2011, le régime de Wade avait fait la même chose avec certaines ONG comme la Rencontre africaine pour la défense des droits de l’Homme (Raddho). Ils (les dirigeants) ne supportent pas la contradiction. C’est très décevant parce que nous ne savons pas qu’on en serait là encore dans cette l’alternance (2012-1218) à retirer des autorisations d’exercer à des associations et ç menacer, vilipender de cette manière la société civile.

Comment comptez- vous faire face à cette adversité du pouvoir ?

Il y a des doyens de la société civile qui se sont organisés pour faire de la médiation pour que l’Etat revienne sur sa décision pour qu’on calme les choses. Mais nous restons très sereins. Il faut une participation massive des jeunes aux prochaines élections. On ne se laisse pas détourner de ce combat. Ils ne peuvent pas nous faire entrer dans leur camp, ils ne peuvent pas non plus nous faire entrer dans le camp adverse. Nous sommes des contre pouvoirs.

Comme vous l’avez noté, la société civile et «Y en a marre», en particulier, c’est un peu un trouble-fête pour les différents régimes. Alors est-il arrivé que le pouvoir actuel tente de casser votre combat en vous proposant des postes ?

Tout le temps ! Ils ont toujours essayé ça depuis le début de leur exercice. Ils ont voulu qu’on travaille ensemble. Nous, nous n’avons pas voulu parce que nous avons fait le choix de rester dans l’espace citoyen et loin des préoccupations de conquête du pouvoir, de son exercice et de sa conservation. Pour le moment, c’est notre choix.

«Y en a marre» aurait perçu 350 millions de Enda Lead Afrique francophone. Qu’en est-il réellement ?

Ce n’est pas vrai. Ils ont sorti ce chiffre de je ne sais où. Le problème malheureusement c’est que nous vivons dans un monde qui est très difficile pour certains acteurs. Un journal sort l’information selon laquelle l’Etat cherche 350 millions dans les comptes de «Y en a marre» sans jamais donner de sources, ni de preuves fiables, sans jamais expliquer de quoi il s’agit et tout le monde s’engouffre dedans et on vient nous demander où sont les 350 millions. On nous demande de nous justifier. Nous ne savons pas ce dont il s’agit.

Vous voulez dire que le chiffre avancé a été exagérément grossi ?

Clairement ! On n’a jamais reçu une subvention de 350 millions et les gros montants que nous recevons, nous les redistribuons dans la banlieue de Dakar. C’est le cas par exemple avec le projet « Sunu Bokk», où nous avons financé avec certains bailleurs 20 associations à hauteur 3 à 6 millions par association pour la préservation du cadre de vie.  Parce que «Y en a marre» sert aussi de relais, cherche à renforcer des associations qui sont en train de faire un travail remarquable, mais qui n’ont pas cette visibilité ou cette capacité à aller chercher des fonds. Et même ça, le montant tourne autour de 150 millions.

Propos recueillis à Dakar,

par redaction@afrikastrategies.fr

 

 

 

 

 

 

 

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