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Demain, trop d’humains ?

Selon les Nations unies, notre planète sera peuplée de 9,8 milliards d’âmes d’ici à 2050, contre 7,3 milliards aujourd’hui, et sans doute plus de 11 milliards d’ici à 2100. – Pascal SITTLER/REA

PROSPECTIVE. Nous serons 10 milliards dans trente ans. Notre planète peut-elle supporter une telle explosion démographique ? Des scientifiques tirent la sonnette d’alarme, et appellent à réguler les naissances au niveau mondial.

Le compteur démographique qui se met à jour en direct sur la page d’accueil du  site de l’Institut national d’études démographiques (Ined) donne le tournis : chaque seconde, la population mondiale augmente de 2,7 personnes, soit chaque année près de 89 millions d’habitants supplémentaires grâce à un nombre de naissances (150 millions) supérieur à celui des décès (61 millions). A ce rythme, selon les Nations unies, notre planète sera peuplée de 9,8 milliards d’âmes d’ici à 2050, contre 7,3 milliards aujourd’hui, et sans doute plus de 11 milliards d’ici 2100.

Trop lourd pour la Terre ? Dans une tribune publiée récemment par « Le Monde », une vingtaine de scientifiques et de chefs d’entreprise tirent la sonnette d’alarme et appellent à « freiner la croissance démographique », responsable selon eux des désordres environnementaux et climatiques, qui « entraîne notre planète vers une véritable catastrophe ». Les signataires estiment qu’il faut financer des programmes de planning familial et de contraception, notamment en Afrique.

Ils ne sont pas les seuls. Dans un article publié l’an passé par la revue «  Environmental Research Letters » , les chercheurs Seth Wynes et Kimberly Nicholas, du Centre for Sustainability Studies de l’Université de Lund, en Suède, ont compilé plusieurs dizaines de sources pour déterminer les « actions à fort impact » susceptibles de limiter le réchauffement climatique. Si changer les ampoules ou préférer une voiture hybride plutôt qu’à essence ont une conséquence modérée, avoir un enfant en moins est, selon eux, la meilleure alternative écologique.

A l’époque déjà, cette suggestion avait suscité l’indignation de nombreux médias anglo-saxons et de virulentes critiques de la communauté scientifique. Les deux chercheurs avaient été contraints de justifier et de contextualiser leur propos en épinglant notamment la richesse comme principale responsable des émissions de CO2. Ces dernières semaines, la polémique a repris de plus belle sur les réseaux sociaux après la republication par l’AFP d’une infographie résumant cette étude à l’occasion de la sortie du nouveau rapport du Giec.

2 028 personnes parlent à ce sujet

« Le débat pose cette question en filigrane : quelle est la ‘capacité humaine’ de la Terre ? », s’interroge le biomathématicien Joel Ephraim Cohen. Pas plus de 13,4 milliards, estimait un précurseur de la biologie cellulaire, le Néerlandais Antoni van Leeuwenhoek, en 1679, plus d’un siècle avant les travaux de l’Anglais Thomas R. Malthus sur les liens entre population et production. Depuis, une multitude de nouvelles estimations ont été publiées, allant de quelques centaines de millions à plusieurs dizaines de milliards d’individus.

L’an passé, 15.000 scientifiques de 184 pays ont publié une tribune dans la revue « BioScience », affirmant que la capacité d’accueil de la biosphère avait déjà atteint ses limites. Ils lançaient un « avertissement à l’humanité », en demandant aux politiques de « déterminer à long terme une taille de population humaine soutenable », sans en préciser le nombre.

 2,6 hectares par habitant

La question est sociétale plus que mathématique : « Le critère déterminant de la capacité de la Terre à porter l’homme est son empreinte écologique », défend l’ONG  Global Footprint Network . Autrement dit : plus l’homme consomme individuellement de ressources, moins il laisse de place aux autres. En 2014, le « Rapport Planète Vivante » du Fonds mondial pour la nature (WWF) a fixé l’échelle : 2,6 hectares par habitant, à comparer à une « biocapacité » terrestre de 1,7 hectare par habitant. Par soustraction, l’humanité a donc besoin de 1,5 Terre pour disposer des services écologiques dont elle profite. Pour illustrer cette notion, Global Footprint Network publie chaque année la date du « jour de dépassement » , date à laquelle l’humanité a dépensé les ressources que la Terre peut régénérer en une année. Depuis 1970, il est passé du 29 décembre au 1er août cette année.

« Le jour viendra où nous commencerons l’année sur un déficit écologique », n’exclut pas Jacques Véron, directeur de recherche à l’Institut national d’études démographiques (Ined). Depuis le milieu des années 1960, la pression de l’humanité sur l’environnement a déjà augmenté de 138 %. « Du fait de l’inertie des masses démographiques, aucune chance que la tendance ne s’inverse », poursuit le chercheur. L’institut a fait ses calculs : si les gouvernements s’entendaient dès à présent sur une politique de régulation des naissances, il prévoit l’amorce d’une stabilisation vers 2100, avec une population qui s’établirait autour de 12 milliards d’individus.

« Il faut dès à présent anticiper les conséquences de ce scénario sur les ressources en eau, l’alimentation, l’usage des terres », insiste Jacques Véron. Déjà, 80 pays manquent d’eau, une personne sur cinq n’a pas accès à l’eau potable et un milliard d’individus ne mangent pas à leur faim. « Réduire ces inégalités est le plus grand défi de la démographie future », estime encore le chercheur de l’Ined.

Changer de mode de vie

Bent Flyvbjerg, professeur à la Saïd Business School de l’Université d’Oxford, a lui aussi fait des calculs : « Pour assurer un mode de vie comparable au style de vie des Français, il faudrait réduire la population mondiale à environ 3 milliards de personnes. Et si nous choisissons de vivre comme les Américains, il nous faudra être un maximum de 1,9 milliard d’humains sur Terre. A contrario, pour garder tout le monde, il faudra calquer notre mode de vie à celui de l’Inde », explique-t-il.

Pas sûr qu’il faille en arriver là, défendent toutefois plusieurs observateurs.  Une étude publiée en octobre 2017 par l’ONG américaine Union of Concerned Scientists pointe les 90 principales entreprises productrices de pétrole, de gaz, de charbon et de ciment. Elles sont à l’origine de 57 % de la hausse de concentration de CO2 dans l’atmosphère, de la moitié de la hausse des températures mondiales et d’environ 30 % de la hausse du niveau moyen de la mer observé depuis 1880.

Un autre rapport de l’ONG Grain publié à la même époque dénonce « la démesure de l’empreinte climatique des industries de la viande et des produits laitiers ». Selon ses calculs, les 20 plus grandes entreprises du secteur émettent plus de gaz à effet de serre que toute l’Allemagne. « Il faut agir à ces échelles, explique l’organisation. Si nous voulons nourrir la planète tout en luttant contre le changement climatique, le monde doit de toute urgence s’investir dans une transition vers des systèmes alimentaires qui reposent sur les petits producteurs, l’agroécologie et les marchés locaux. »

PLUS DE 100 MILLIARDS D’HUMAINS SERAIENT NÉS SUR TERRE

Combien d’humains la Terre a-t-elle portés depuis l’apparition de l’homme ? La question divise les démographes tant le calcul est complexe. L’estimation la plus complète a été fournie par le Population Reference Bureau, basé à Washington.

L’institut, qui avance un chiffre de 108 milliards, a travaillé à partir d’une première évaluation qui fait consensus : à l’aube de l’agriculture il y a 8.000 ans, la population mondiale devait avoisiner 5 millions d’âmes. Le taux de croissance est alors très faible : 0,0512 % par an selon son hypothèse fondée sur l’impact des famines et des bouleversements climatiques.

A ce rythme, l’humanité a franchi le cap des 300 millions en l’an 1 de notre ère, des 500 vers 1650, puis du milliard autour de 1800. Avec l’augmentation de l’espérance de vie et la baisse de la mortalité infantile, les choses s’accélèrent ensuite en dépit des épidémies et de l’effondrement du taux de natalité, passé de 80 naissances pour 1.000 habitants il y a 2000 ans à moins de 20 aujourd’hui. L’institut en déduit que la population actuelle représente 6,5 % des personnes nées sur Terre depuis le commencement de l’histoire de l’humanité.

EN CHIFFRE

  • 7,66 milliards. Le nombre d’habitants sur Terre au 1er novembre 2018. Nous étions 1 milliard en 1804, 2 en 1927, 3 en 1960, 4 en 1974, 5 en 1987, 6 en 1999, 7 en 2011.
  • 82,9 ans. L’espérance de vie en France
  • 18,5 naissances par an pour 1.000 habitants. Le taux de natalité mondial moyen. Il est plus important en Afrique (33,5) et plus bas en Europe (10,5). Le taux de mortalité, mesuré en nombre de décès pour 1.000 habitants, est inverse : 11,4 en Europe contre 8,8 en Afrique. Le taux d’accroissement naturel de la population (naissance-décès) est passé de 2 % à 1 % depuis 1970.
  • 2,47 enfants par femme. Le taux de fertilité dans le monde. Il était de 4,7 bébés par femme dans les années 1970. Il est le plus faible en Europe, avec 1,63. Le taux de croissance de la population est plus faible sur le Vieux Continent (0,3). L’Amérique latine (9,7), l’Océanie (13,6) et le continent africain (24,3) sont démographiquement les plus dynamiques.
  • 677.000. Le nombre de personnes de plus de 65 ans dans le monde.

PAUL MOLGA /

Les Echos

Sources : ONU, INED

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